La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.

Lundi 9 décembre 2019, le poète, essayiste et traducteur Jacques Darras poursuivait son cycle de conférences "Tout picard que j'étais..." à la Comédie de Picardie. Un quatrième épisode sur le patrimoine littéraire de la Picardie et de l’Artois après ceux déjà programmés les 15 décembre 2016, 20 novembre 2017 et 3 décembre 2018, à l’initiative  du CAP (Club action Picardie) et de l'Université populaire d'Amiens, en partenariat avec la librairie du Labyrinthe. Les quatre conférences seront d’ailleurs publiées dans un ouvrage à paraître fin 2020 aux éditions de la Librairie du Labyrinthe dirigées par Philippe Leleux.

Lors de cette soirée consacrée aux 19e et début du 20e siècles, Jacques Darras s’est tout d’abord intéressé à la naissance du romantisme chez les poètes en Angleterre et en Allemagne, Samuel Taylor Coleridge ou Novalis (Georg Philipp Friedrich), par exemple. "Une contre révolution ou réaction contre les excès de la Révolution française… une insurrection contre le culte de la raison". Le peintre et poète anglais William Blake s’en prend d’ailleurs directement à la Révolution française, il critique même Voltaire et Rousseau. Jacques Darras constate que les rares poètes français romantiques sont alors des aristocrates qui s’exilent comme Chateaubriand en Angleterre ou Germaine de Staël en Suisse. "Le grand poète est un génie, au-delà des limites et des frontières, souligne-t-il. Le voyage devient la forme suprême du romantisme et l’exil la forme suprême du voyage."

La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.

En Picardie, il s’arrête sur deux grandes figures du romantisme : Gérard de Nerval (1808-1855) et Alexandre Dumas (1802-1870). Dans le Valois, l’un grandit à Mortefontaine, l’autre, "écrivain de prose éblouissant", naît à Villers-Cotterêts. "Amis indéfectibles", ils font connaissance grâce à Théophile Gautier. Nerval dédie à Dumas - "mon cher maître" - son recueil Les Filles du feu (1854) qui paraît tandis qu’il est interné à Passy dans la clinique du docteur Blanche. Lorsqu’il est retrouvé pendu le 26 janvier 1855 à une grille dans Paris, Dumas se rend à la morgue puis écrit : "Je rentrai chez moi tout assombri. J’avais été un des derniers à voir Gérard de Nerval ; je l’aimais comme on aime un enfant". Jacques Darras, après sa lecture du poème Vers Dorés, constate à juste titre que l’"on croirait une protestation destinée à notre temps !".


Homme ! libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose ;
"Tout est sensible !" Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :
À la matière même un verbe est attaché...
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !


Gérard de Nerval, Vers Dorés (Les Chimères)

 

Le conférencier lit aussi La chute des feuilles (1811), poème de l’Abbevillois Charles-Hubert Millevoye, préromantique, qui renoue avec l’élégie. "C’est la naissance du vers libre avant la lettre. Mieux qu’une préfiguration de Lamartine", selon lui. "Millevoye est surtout un poète d’épopée, de chants héroïques." Côté symbolisme, il mentionne le Lillois Albert Samain, cofondateur du Mercure de France, qui rencontre le succès avec son recueil aujourd’hui méconnu, Au jardin de l’Infante (1893). Puis il en vient au poète natif de Tourcoing, René Ghil qui "aux antipodes du symbolisme, prépare la voie du spatialisme".

Jacques Darras rend ensuite un hommage mérité à Marceline Desbordes-Valmore dont le talent fut loué par les plus grands, Aragon notamment. "Quelle fougue ! Pour moi, cette Douaisienne est une géante !", affirme-t-il. Face aux épreuves qui jalonnent sa vie, elle résiste. Marceline participe même à la réhabilitation des langues régionales. Son poème Amour partout (1827) dédié à sa fille Inès, est en rouchi, un picard parlé dans la région de Valenciennes : "T’es ma fille ! T’es ma poule ! / T’es le petit cœur qui roule / Tout à l’entour de mon cœur ! / T’es le p’tit Jésus d’ta mère ! / Tiens ! gnia pas d’souffrance amère / Que ma fill’ n’en soit l’vainqueur."

La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.

En plus de la création littéraire, Jacques Darras s’intéresse aux scientifiques du territoire. À commencer par deux astronomes : Jean-Baptiste Joseph Delambre (1749-1822) né à Amiens et Pierre Méchain (1744-1804) né à Laon, qui posent les bases du système métrique. Puis à Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829), originaire de Bazentin (Somme), herboriste, spécialiste des invertébrés, théoricien du transformisme, "fondateur unanimement reconnu de la biologie."

Comment ne pas citer en outre Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) ? Abbevillois d’adoption, directeur des douanes comme son père, fondateur de la Société d’émulation d’Abbeville, il se rêve d’abord écrivain avant de s’intéresser à l’archéologie grâce à son ami le docteur Casimir Picard qui meurt prématurément. Boucher de Perthes fait part de ses recherches dans son livre Antiquités celtiques et antédiluviennes (1849). Raillés par l’Académie des sciences, ses travaux reçoivent d’abord le soutien de spécialistes anglais, avant d’être reconnus officiellement comme fondements de la préhistoire.

Il n’y a ensuite qu’un pas de la science à Jules Verne, "moins intéressé, d'après Jacques Darras, par la notion de temps que par l’espace." Le roman vernien qu’il préfère, "le plus génial" est Vingt mille lieues sous les mers (1871) dans lequel apparaît la devise latine du Nautilus : Mobilis in Mobile (mobile dans l’élément mobile) : "un résumé du romantisme !".

La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.

La conférence s’achève avec la guerre 14-18, "plus grand massacre qu’ait jamais connu l’humanité". Côté anglais tout d’abord, avec les World War poets (Wilfred Owen, Siegfried Sassoon…). Côté allemand avec À l'Ouest, rien de nouveau (1929), le roman d’Erich Maria Remarque. Côté picard bien sûr, avec l’Amiénois Roland Dorgelès (1885-1973) dont le roman Les Croix de bois (1919) s’inspire de ses souvenirs de guerre. Jacques Darras encourage l’assemblée à le lire, il en salue "la puissance exceptionnelle", considérant que "ce livre est un bloc de cohérence et d’humanité."

Il termine avec l’évocation de l’écrivain arrageois Pierre Jean Jouve (1887-1976), "auteur des meilleurs poèmes écrits en langue française sur le conflit" même s’il a par la suite renié cette œuvre. Jacques Darras a été autorisé par la fille de Pierre Jean Jouve a intégrer des passages de son Poème contre le grand crime (1916) dans le livre qu’il a publié en 2014, Je sors enfin du Bois de la Gruerie (Arfuyen). Émotion palpable à la Comédie de Picardie lorsqu’il lit ces lignes d’Au soldat tué : "À présent commençait la douleur, les assistants s’éloignaient d’elle ; / Cela était la douleur auprès de quoi toute douleur pâlit ; / Cela était, par la douleur, une ascension éternelle, / Et les voies derrière étaient coupées, le triomphe était partout. / Cher compagnon, cela était la mort."

La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.La Picardie et l'Artois, terres de création aux 19e et 20e siècles, par Jacques Darras.
Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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