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Le Schindler japonais sous la plume de Laurence CouquiaudLe Schindler japonais sous la plume de Laurence Couquiaud

Paru en octobre 2021 aux éditions Albin Michel, Visa pour l’éternité est le troisième roman de la Senlisienne Laurence Couquiaud, après La mémoire sous les vagues (Les Nouveaux Auteurs, 2016) et L’échappée douce (Mazarine, 2019). Elle s’intéresse dans ce livre à un épisode peu connu de la Seconde Guerre mondiale : l’exil vers le Japon, de la communauté juive réfugiée en Lituanie, grâce aux visas délivrés par le vice-consul Chiune Sugihara (1900-1986) surnommé "le Schindler japonais".

Le roman s’ouvre sur l’exécution sommaire, par les Allemands, d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants qui tentaient de fuir la Pologne. "Ils sont alignés au bord d'une fosse. Dix silhouettes affaissées devinant qu'elle sera leur tombeau." Le paysan qui les transportait les a dénoncés. Un sur deux est tué ; Ewa Rozenblut fait partie des cinq laissés en vie par l’officier.

Juin 2016 à Acre, en Israël, toutes les générations d’une famille juive sont réunies pour assister à une cérémonie en hommage à Chiune Sugihara que son fils Nobuki va représenter. "Tous diront leur gratitude à Sugihara, car sans lui, aucun de nous ne serait ici, soixante-seize ans plus tard." L’arrière-grand-mère prend la parole : c’est elle, Ewa, qui va raconter son histoire et ce qu’elle doit au diplomate japonais. Après un douloureux périple, elle a trouvé refuge en 1940 à Kaunas (Kovno en yiddish), en Lituanie. Elle est enceinte et seule, son mari Dawid faisait partie des fuyards assassinés. C’est là qu’elle va rencontrer Leib Rothman, un jeune médecin polonais dont la femme et les deux enfants ont péri dans les bombardements de Varsovie. Comme des milliers d’autres, il a été contraint de quitter son pays mais le sort du reste de sa famille le hante.

Le Schindler japonais sous la plume de Laurence Couquiaud

Depuis 1939, Chiune Sugihara est vice-consul du Japon à Kaunas. Il est chargé par son pays de surveiller les mouvements des troupes allemandes et soviétiques dans la région. Il travaille également avec les renseignements polonais dans le cadre d’un programme de "coopération silencieuse" entre les deux pays. Il est resté marié plus de dix ans avec Claudia Semionovna Apollonova, originaire de Russie, et connaît donc parfaitement la langue et la culture russes.  

Lorsque l’armée soviétique envahit la Lituanie, au mois de juin 1940, la terreur s’installe. "Les réfugiés peuvent encore espérer fuir à condition de trouver un visa, mais les Juifs lituaniens, eux, sont devenus citoyens de la nouvelle République socialiste et ne peuvent plus espérer la quitter." Un espoir inattendu se dessine pour les réfugiés du côté du consul des Pays-Bas par intérim, Jan Zwartendijk, qui consent à délivrer des permis d’entrer dans les colonies néerlandaises des Caraïbes. Reste à obtenir un visa de transit du consulat du Japon, et l’autorisation par les Soviétiques de quitter la Lituanie. Le "plan exotique et farfelu" auquel Chiune Sugihara apporte sa contribution, en rédigeant à la main des milliers de visas, leur offre enfin une porte de sortie.

C’est ainsi qu’Ewa et Leib ont la permission d’embarquer dans un train pour Moscou puis, le 15 février 1941 à bord du Transsibérien. "Ils ont déjà renoncé à leur carrière, à leur vie, dans cet entre-temps lituanien d'une année et demie. Ils vont vers l'inconnu ou personne ne les attend. L'exil n'a rien d'un voyage d'aventure." Vladivostok, puis Tsuruga et Kobé au Japon, enfin Shanghai en Chine, les Juifs de Pologne, indésirables, sont ballotés d’un endroit à un autre, au gré des alliances et conquêtes militaires. Laurence Couquiaud retrace leur incroyable périple à travers des personnages attachants que la guerre contraint à un exil sans fin. Travailleuse, elle documente son récit pour donner au lecteur les repères historiques nécessaires, sans que le romanesque soit pour autant lésé. Chiune Sugihara, diplomate discret qui a sauvé de la mort des milliers de familles, méritait ce nouvel hommage.

"Combien, grâce à lui, sont enterrés en terre d'Israël plutôt que dans des fosses communes anonymes et perdues du nord de l'Europe ? Combien avons-nous essaimé de descendants par le monde grâce à lui ? Trente, quarante mille, plus peut-être ? Il aurait suffi que Sugihara ait eu peur ou qu'il ait refusé de désobéir. Qu’il ait fait comme les autres, c’est-à-dire rien, et tout aurait été différent, parce que la seule chose nécessaire, au fond, pour que le mal triomphe, c'est l'inaction des bien-pensants."
Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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