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Mardi 02 octobre 2012, j'ai eu le plaisir d'animer la rencontre avec Nicolas d'Estienne d'Orves, venu présenter son dernier ouvrage Les fidélités successives (Ed. Albin Michel) à la librairie Martelle d'Amiens. Avec cette grande fresque historico-romanesque, l'auteur nous plonge dans la France des années 40, au fil des aventures de trois personnages principaux.

 

 

Les Fidélités successives

 

Tout commence sur l'île anglo-normande (fictive) de Malderney, où vivent en seigneurs Victor et Guillaume Berkeley. Ils en sont les jeunes propriétaires et ne l'ont jamais quittée, grandissant en vase clos aux côtés de leur mère et de leur beau-père. Bien que très différents l'un de l'autre, ils sont intimement liés "Ils avaient bien compris que leur union faisait leur force. C'étaient même leurs différences - physiques, morales, artistiques - qui constituaient l'équilibre de leur fratrie. Ils étaient les deux moitiés d'un même corps."

Jusqu'au moment où surgit Pauline, la fille de leur beau-père qui vient vivre à Malderney et bouleverse le "doux mais pesant quotidien insulaire" des deux frères. Tous deux épris de la jeune femme, ils deviennent à ce point rivaux que Guillaume quitte brusquement Malderney pour Paris.

 

 

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Il suit le producteur de cinéma Simon Bloch, qui passe ses étés à Malderney, et dont les récits sur la vie culturelle parisienne le fascinent depuis toujours. Guillaume a 18 ans, il foule le sol français au moment même où Hitler envahit la Pologne.

Nicolas d'Estienne d'Orves porte un nom célèbre. Son grand oncle, le martyr de la Résistance Honoré d'Estienne d'Orves, fut l'un des pionniers de la lutte contre l'Occupant nazi. Depuis longtemps, notre auteur souhaitait s'intéresser à cette sombre période historique, non pas du point de vue des héros qu'il connaît bien, mais de celui de la collaboration. Il met donc en scène un personnage comme une page vierge, Guillaume Berkeley, dénué de toutes références culturelles ou politiques, et qui se retrouve malgré lui embarqué dans l'un des pires moments de l'Histoire.
 

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On sait dès la première page que Guillaume Berkeley va être condamné à mort pour trahison. Quel est son parcours ? Comment ce jeune homme bien né et doué de telles qualités artistiques va-t-il devenir "un modèle de collaboration" ? C'est au premier intéressé que Nicolas d'Estienne d'Orves choisit de donner la parole, en employant le genre de la confession. Notre héros entend délivrer "sa vérité" et écrire le récit de ses fidélités successives. Le lecteur entre dans la psychologie du personnage. L'auteur aussi, dit avoir eu besoin de ce mode de narration pour s'y plonger, s'identifier même à Berkeley, exercice nécessaire à la vraisemblance du roman.

La question du choix est cruciale dans le livre. Guillaume explique : "je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter, sans pour autant couler. Garder un oeil critique, voilà l'essentiel". Sauf qu'en temps de guerre, cela ne suffit pas ! Le tort principal de Berkeley, que Nicolas d'Estienne d'Orves ne juge jamais, est de ne pas faire de choix, y compris entre collaboration et résistance. Il se met au service du Reich qui organise le pillage des oeuvres d'art au Louvre, puis écrit dans la rubrique culturelle de Je suis partout, le principal journal collaborationniste et antisémite de l'époque. Et comme il n'est pas à un paradoxe près, il cache des juifs pour leur sauver la vie. Il est devenu le champion d'un double jeu dans lequel il se perd lui-même.
 

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Le tour de force de ce roman extrêmement documenté, est de faire évoluer des personnages fictifs dans un environnement historique réel. Le lecteur côtoie une galerie impressionnante de seconds rôles célèbres ou inventés, non dénués d'épaisseur cependant. Nicolas d'Estienne d'Orves a fait beaucoup de recherches pour que son histoire romanesque aux nombreux rebondissements, s'intègre de manière fluide dans la grande Histoire. Et quelle jubilation, pour lui comme pour nous, de croiser des Cocteau, Céline, Picasso ou Guitry notamment ! La présence de l'Occupant n'a pas freiné les ardeurs des intellectuels, les Français souffrent et ont besoin de se divertir. Paris est un bouillon de culture à cette époque. La ville est d'ailleurs un personnage à part entière de ce roman.
 

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Reste la question de la responsabilité des artistes et des milieux intellectuels de l'époque. De la simple passivité à la collaboration active, en passant par la haine des juifs ("Autant talentueux et intelligents fussent-ils, ces gens étaient tous les mêmes ! L'antisémitisme leur brûlait les yeux, les sens, toute forme de réflexion"). Comme le souligne Nicolas d'Estienne d'Orves, l'intelligence n'est pas en cause chez certains antisémites, brillants par ailleurs.

Leurs choix restent incompréhensibles aujourd'hui, et font de cette époque l'une des plus troublantes de notre histoire. D'autant que, l'auteur en convient, la responsabilité des artistes est plus grande encore dans des temps de crise. Ils ont une influence et bénéficient d'une audience qui devraient les rendre attentifs à la portée de leurs actes. "Les dons artistiques n'excusent rien. Au contraire, ils obligent." résume habilement le personnage de Simon Bloch.

Avec cet ouvrage, Nicolas d'Estienne d'Orves - qui se dit fasciné par l'efficacité narrative des feuilletons de télévision - a composé un roman à la Alexandre Dumas. Les fidélités successives pourrait être porté à l'écran (idée qui séduit l'écrivain). De péripéties en rebondissements, on ne s'ennuie jamais en engloutissant ces 700 pages jusqu'à la dernière, parfaitement inattendue.
 

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Ce roman a en outre le mérite de rappeler à quel point la période de l'Occupation fut intense et complexe. Ces fidélités successives sont celles de Guillaume Berkeley, mais également celles du peuple de France qui va se jeter dans les bras du Général de Gaulle après avoir adoré Philippe Pétain. "On a le tort de juger cette époque de l'Histoire avec des critères d'aujourd'hui" rappelle Nicolas. La lecture de son ouvrage nous renvoie en permanence à nous-mêmes, et nous interroge sur ce que nous aurions fait... ou pas.

"Avec le recul du temps, tout paraît aisé et confortablement évident.
Mais quand vous vivez l'histoire au jour le jour,
quand vous êtes plongé dedans, c'est beaucoup moins simple."

 

Dans son livre notre auteur constate : "la France aime les cadres et les cases [...] C'est là une maladie très française, ce besoin cartésien de mettre des étiquettes, d'inventorier, de trouver une logique". Sa logique à lui est celle de l'inspiration. Avec dix-sept livres de genres radicalement différents en onze années, Nicolas d'Estienne d'Orves est définitivement inclassable. Sauf dans la catégorie des raconteurs d'histoires cultivés et doués.

Affiche Les Fidélités successives

Nicolas d’Estienne d’Orves est né en 1974. Après cinq ans de pensionnat, des études de lettres et des stages dans le milieu de l’opéra, il embraye sur le journalisme et collabore pendant cinq ans au Figaro Littéraire et à Madame Figaro. Il est aujourd’hui critique musical (classique) au Figaro et à Classica, et chroniqueur au Figaroscope. Parmi ses romans, Othon a reçu le prix Roger-Nimier 2002, Fin de Race le prix Jacques Bergier, Les Orphelins du mal sont traduits en treize langues. Son blog : neo-leblogdeneo.blogspot.fr

2012-2013 Amiens Librairie Martelle © A. OuryAlbum photos

 

 

 

3 rue des Vergeaux - 80000 Amiens 03 22 71 54 54
Ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h sans interruption
www.librairiemartelle.com
Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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