Manifestations littéraires en danger !
27 juin 2025/image%2F0569595%2F20250627%2Fob_66c622_img-20250620-wa0009.jpg)
En avril 2025, le RELIEF (Réseau des évènements littéraires et festivals) publiait une tribune intitulée « Alerte rouge sur les manifestations littéraires » cosignée par le Club99 (fédération des festivals BD et arts associés) et la Fédération des salons et fêtes du livre de jeunesse. A l’échelle des Hauts-de-France, l’Agence régionale du Livre et de la Lecture (AR2L) a souhaité relayer cette alerte et mener un état des lieux des manifestations de la région, en proposant à la fois une enquête aux organisateurs d’évènements (toujours en cours ICI), et une journée de concertation qui s’est déroulée le 20 juin 2025 à Amiens.
Cette journée s’est achevée à la Halle Freyssinet, avec un retour sur les échanges de la journée animé par François Annycke, directeur de l’AR2L, auquel ont participé Elise Viguier, directrice du Salon du livre jeunesse d’Eaubonne, co-présidente de la Fédération des salons et fêtes du livre de jeunesse et Pascal Mériaux, directeur du Pôle BD Hauts-de-France. Puis, la présentation des premiers résultats de l’enquête par Marie Meyer-Vacherand, chargée de mission Rayonnement et territoire à l’AR2L, était suivie d’un dialogue avec Cécile Hautière, chargée de mission Livre et Lecture à la Région Hauts-de-France et Geoffroy Pelletier, directeur général de la Sofia. Les représentants du CNL et de la DRAC Hauts-de-France n’ont pas pu participer.
Fête du Livre de Bron, Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale à Arras, festival Littérature etc. à Lille… les annonces de disparition de salons et festivals se sont multipliées ces derniers mois. « C’est un constat partagé de fragilisation des manifestations littéraires dans un contexte difficile où les organisateurs font preuve d'agilité tout le temps », résume Élise Viguier. L’alerte qui a été lancée par les fédérations du secteur a permis la réunion d’un comité de crise dont les discussions ont commencé en juin, entre le ministère de la Culture, le CNL et la Sofia. Les directeurs des affaires culturelles s’associeront à la discussion le 6 novembre 2025 lors de la deuxième édition de l’université d’automne de la FNADAC (Fédération nationale des associations de directeurs des affaires culturelles des collectivités). C’est sans doute, selon Élise Viguier, un travail au long cours qui s’amorce alors que « le couteau est sous la gorge » dès aujourd’hui, pour certaines manifestations.
Pascal Mériaux évoque aussi « le ruissellement inversé ou l’assèchement » dont sont victimes ces évènements déjà fragiles, dans un contexte où les derniers projets de loi de finances ont amené toutes les collectivités à faire des économies. François Annycke n’hésite pas à employer le mot « catastrophe » : « parce que les manifestations littéraires sont les endroits où on crée des lecteurs, des lectrices, où on invente aussi d'autres manières de rendre compte du réel ou de la fiction, où l’on créé des médiations et des formes qui n’existent nulle part ailleurs, où l’on crée de l'économie pour l'ensemble de la chaîne du livre donc, c'est une fragilisation de toute la "ville livre" qui est à craindre. »
Pour l’instant, 17 porteurs de salons et festivals - 10 % des manifestations littéraires des Hauts-de-France - ont répondu à l’enquête flash. Les 15 budgets annuels communiqués s’échelonnent de 200 € à 800 000 € (moyenne = 83 000 €, médiane = 14 000 €). Les manifestations sont souvent soutenues par un ou plusieurs niveaux de collectivités, deux sont soutenues par le CNL et la Sofia, six par des partenaires privés. Une majorité rémunère les auteurs. La menace de voir disparaître des postes salariés pèse sur cinq organisations.
Lors des échanges de la matinée, l’essentiel des préoccupations concernait : ● les financements (subventions publiques, argent privé), ● la mobilisation et le renouvellement des publics (de moins en moins de lecteurs, le public a changé, il est plus volatile), ● la mobilisation des bénévoles, ● les risques psycho-sociaux (charge mentale importante, gestion du stress et des émotions…). Élise Viguier insiste sur la demande de soutien à la structuration des équipes qui tiennent les manifestations. Souvent sous-dimensionnées, elles sont composées de personnes multitâches dont les missions sont lourdes. Un arrêt maladie peut mettre en péril un événement. Une question se pose alors, pour l’octroi ou le maintien des subventions : faut-il faire toujours plus afin de répondre aux critères, ou tenter de faire moins, mais mieux ? Mieux accueillir les auteurs, quitte à en inviter moins, est sans doute une voie à suivre.
Geoffroy Pelletier rappelle que les États généraux des festivals et des salons du livre organisés en 2023 et 2024 à la Maison de la Poésie à Paris, ont permis d’asseoir le fait que ces événements sont un acteur à part entière de la chaîne du livre, comme les auteurs ou les éditeurs, et qu’ils méritent d’être considérés comme tels. Mais leur fragilité est extrême, paradoxalement. « Vous êtes obligés de faire aussi bien qu'avant, mais cela vous coûte plus cher, reconnaît-il. Et vous avez des subventions qui, au mieux, stagnent. »
La Sofia est un organisme de gestion collective qui soutient chaque année environ 300 manifestations littéraires dans le cadre du 25 % copie privée : 1/4 des montants perçus au titre de la copie privée numérique – soit 4 millions d’euros - est obligatoirement réaffecté à l’action culturelle pour accompagner des projets en lien avec la chaîne du livre. La baisse de 30 % des perceptions de copie privée en 2023, a obligé la Sofia à composer : « le choix cornélien consiste à décider si on doit continuer à aider uniquement les festivals qui existent, pour qu’ils se pérennisent voire se développent, au risque de ne plus pouvoir soutenir de nouvelles formes, de nouveaux projets ou des thématiques qui sont peu travaillées aujourd'hui. » Une chose est sûre, la Sofia ne pourra pas compenser le manque à gagner lié au désengagement des collectivités locales.
La Sofia est favorable au principe « inviter moins et inviter mieux », à condition que les mêmes auteurs (têtes d’affiche) ne soient pas invités partout, au détriment d’auteurs nouveaux ou moins connus. Le renouvellement des auteurs invités, comme le renouvellement des publics, fait partie des données observées. Geoffroy Pelletier souhaite qu’un véritable état des lieux des manifestations littéraires puisse être dressé, qui entre dans le détail des spécificités de chacune, et pointe leurs évolutions. Cet état des lieux pourrait se transformer en étude d’impact et montrer, au moment des arbitrages budgétaires, que les festivals ont des retombées socio-économiques et culturelles importantes, bien au-delà du temps de la manifestation.
Cécile Hautière rappelle que la région est plutôt sous dotée en manifestations littéraires, même si des initiatives importantes et de vraies richesses existent dans les Hauts-de-France. « Il y des choses très inégales, et certaines ne peuvent pas être financées parce qu’elles ne répondent pas aux critères d'appréciation mis en place à la Région dans le cadre du règlement d'intervention sur les événements culturels. » La Charte des événements autour du livre et de la lecture dans les Hauts-de-France (ci-dessous), qui sert de référence dans ce domaine, n’est pas toujours connue et appliquée par les porteurs de projet. Il y a encore, selon Cécile Hautière, un enjeu de sensibilisation et de formation, pour faire comprendre comment s’organisent ces évènements.
La Région Hauts-de-France a souhaité maintenir le niveau d’engagement des années précédentes même si des ajustements sont possibles en fonction de critères comme le renouvellement des formes et de la programmation. Son président Xavier Bertrand a confié à Laurence Engel, ancienne présidente de la BnF et médiatrice du livre, une mission sur la question de la lecture-plaisir. Le rôle que peuvent jouer les salons du livre dans le développement de l’appétence pour la lecture doit être interrogé dans le cadre de ce diagnostic qui prendra fin en juillet.