France PhotoBook : l'urgence de sensibiliser au livre de photographie
26 janv. 2026Le collectif France PhotoBook qui fédère une trentaine d’éditeurs indépendants spécialisés dans le livre de photographie proposait pour la première fois une Journée de sensibilisation au livre de photographie, jeudi 22 janvier 2026 à Amiens. Les bibliothèques d’Amiens Métropole et l’AR2L Hauts-de-France (Agence régionale du Livre et de la Lecture) étaient partenaires de cette journée qui s’est déroulée à la bibliothèque Louis Aragon le matin, et au musée de Picardie l’après-midi.
Plusieurs tables rondes, entretiens et projections de témoignages d’éditeurs en vidéo (issus du documentaire réalisé par Patrick Le Bescont des éditions Filigranes), ont ponctué la journée. Dans son discours d’accueil, Éric Cez, cofondateur des éditions Loco et président de l'association France PhotoBook, a rappelé les enjeux auxquels est confronté le secteur : « De notre point de vue de passeurs d'images, il est incompréhensible que le livre de photographie ne soit pas plus au cœur des enseignements dès le plus jeune âge, ne soit pas plus présent sur les tables de nos libraires et de nos étudiants. Cela reste un mystère, une absence. Filtrer les images, apprendre à décrypter les images, à connaître le vrai du faux à l'heure de l'intelligence artificielle qui crée de toutes pièces un ersatz de réel... plus que jamais, il y a urgence. Et le livre de photo a ce pouvoir exceptionnel d'apporter des outils pour apprendre à développer dès le plus jeune âge un sens critique, apprendre à lire le monde par l'expérience qu'en a restitué à un photographe. Un outil plus que nécessaire pour nous armer contre la violence de notre monde d’images d'aujourd'hui. L’analyse de photo, c'est l'inverse de la consommation d'images instagrammables, c'est du temps long. Le temps de faire des images pour un photographe, d'apporter sa lecture du monde, ses témoignages, ses expériences ou expérimentations sensibles. »
Le livre de photographie peut prendre des formes très diverses. Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter Éric Karsenty (Fisheye), Laurène Becquart (Light Motiv) et Éric Cez (Loco) quand ils présentent quelques titres phares de leurs catalogues. Dans un livre de photographie, c’est l’image qui porte le narratif. L’un des éditeurs qui s’exprime dans le documentaire de Patrick Le Bescont, le rapproche du storyboard au cinéma. Il s’agit, lors de la conception de l’ouvrage, d’organiser ce récit, sa mise en séquence, sa progression. Le graphisme, le design graphique, la mise en page, le choix du papier, la qualité de l’impression, rien n’est laissé au hasard dans la conception et la fabrication de l’objet-livre. Le livre de photographie est autre chose que le catalogue d’exposition avec lequel on le confond souvent, et qui consiste à prolonger l’expérience vécue au sein d’une expo et/ou à en conserver une trace.
Il arrive que dans certains livres, la photographie entre en dialogue avec des textes littéraires, comme la jeune collection « Singulières » des éditions Light Motiv, s’attache à le faire à travers deux premiers ouvrages parus en 2023 : L’autre fille d’Annie Ernaux et Nadège Fagoo, et La maison sans toit de Laure Samama et Hélène Gestern. Au sujet de cette collection, Éric Le Brun est tout à fait clair : « c’est un cheval de Troie que l’on a essayé de construire, des ouvrages qui obéissent à tous les codes de l’édition littéraire pour essayer d’attirer un public éloigné de la photographie. C’est quelque chose que l’on ressent très fortement sur les salons du livre généralistes. Ce type d’ouvrages nous permet de discuter de l’image, de l’alliance avec le texte, du langage des textes et des images ».
La réalisation d’un livre de photographie est un travail collectif, qui convoque différentes compétences. Corentin Fohlen (photographe), Lucie Barratte (graphiste et autrice) et Éric Le Brun (éditeur) ont ainsi décrit leur collaboration sur les trois livres de Corentin parus chez Light Motiv : Haïti (2016), Karnaval Jacmel (2017) et Regardez ici pour voir (2025). Une collaboration jalonnée de désaccords, de tâtonnements, de compromis, dans le but toujours de mettre entre les mains du lecteur, un livre de qualité qui soit fidèle aux intentions, à la démarche et au langage de l’auteur-photographe. Corentin Fohlen le confirme : « Il était important que tout cela devienne un objet qui s'enrichisse d'autres choses que de mon travail, pour que cela fasse sens et que de façon pragmatique, le lecteur ait une bonne raison de débourser 35 € afin de l’acheter. »
Le livre de photographie reste un secteur de niche, au sein même du monde de l’édition indépendante. En 2018, l’édition de livres de photographie en France a généré environ 5,23 millions d’euros de chiffre d’affaires, sur un marché total de l’édition d’environ 2,67 milliards. Soit environ 0,2 %. [Voir ICI l’Enquête 2019 du ministère de la Culture sur le livre de photographie]. La fabrication de ces ouvrages est coûteuse (le prix de 17 000 € pour 1000 exemplaires est avancé par Laurène Becquart) et le marché a subi de plein fouet ces dernières années, la hausse des coûts de production. Soucieux de diffuser leurs livres le plus largement possible, les éditeurs s’emploient à maintenir leurs prix de vente autour de 40 €, mais cet effort n’est souvent possible que grâce aux aides à la publication ou au soutien de divers partenaires. Dans un contexte de restrictions budgétaires dont la culture fait largement les frais, leur situation est fragile.
Ajoutons que ces ouvrages manquent de visibilité. Les représentants en font rarement une priorité lors de leurs tournées de diffusion et les libraires ont du mal à leur faire une place dans les rayons. Pour faire connaître leur travail, les éditeurs de France PhotoBook ont lancé en 2023 le Prix des libraires du livre de photographie. La quinzaine de libraires qui composaient le jury présidé par Marie-Hélène Lafon en 2025, a désigné son lauréat - One Millimeter of Black Dirt and a Veil of Dead Cows (André Frère Éd.) de Vincent Jendly – parmi une sélection de 26 titres publiés en 2024-2025. Benoît Trachman de la librairie Sensations à Douai, a raconté son expérience comme membre du jury, et ce que sa participation lui avait apporté en termes de regard et d’intérêt pour le livre de photographie, en tant que lecteur et en tant que libraire.
En dehors des circuits de vente, les éditeurs de livres de photographie peuvent compter sur d’autres acteurs pour valoriser leur travail. A Lille, l’Institut pour la photographie dirigé par Anne Lacoste est une association de membres publics et privés créée en 2017 à l’initiative de la Région Hauts-de-France. En 2024, 90 000 personnes l’ont visité, dont plus de 50 000 venues des Hauts-de-France. L’Institut développe des actions et outils (mallettes pédagogiques par ex.) à destination des publics notamment scolaires et professionnels. Il a aussi une mission patrimoniale et conserve les fonds de Bettina Rheims, Jean-Louis Schoellkopf et Agnès Varda. Sa bibliothèque qui compte près de 30 000 ouvrages, a bénéficié d’un legs important de Lucien Birgé, collectionneur privé. Des expositions sont régulièrement organisées par l'Institut, de même qu’un Salon du livre photo, le Book Market, dont la prochaine édition se déroulera sur le site de la Gare Saint-Sauveur à Lille les 12 et 13 septembre 2026.
L’Institut accompagne aussi la recherche et la création. Depuis 2023, le Fonds de soutien au livre photo jeunesse a pour objectif de soutenir tous les deux ans la conception et la réalisation d’un projet inédit d’ouvrage pour les enfants et/ou les adolescents (6-18 ans) grâce à une dotation de 10 000 €. Lee and the Sea Things - Lee et les choses de la mer - d’Olivia Arthur, première lauréate, a ainsi été publié chez Bel et bien en 2025. Pour Anne Lacoste, « le livre photo, c'est transmettre par la photographie, c'est éveiller le regard - plutôt qu’éduquer le regard - ce qui est une des missions principales de l’Institut ».
Les bibliothèques font partie des acteurs importants pour la promotion, la diffusion et la conservation du livre de photographie. Héloïse Conésa, conservatrice pour la photographie contemporaine au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, rappelle que la BnF accompagne le medium depuis sa naissance. La majeure partie des photographies qu’elle conserve sont entrées dans les collections via le dépôt légal, en 1851 pour la première.
« La BnF est à la fois un conservatoire de l'histoire visuelle de notre monde et des évolutions du monde, mais également un lieu qui conserve la photographie dite créative, avec laquelle on a rapport d'œuvre d'art. » Environ 300 000 titres de livres de photographie sont conservés dans plusieurs départements de la BnF, dont 75 000 uniquement sur la période post année 2000. Des expositions, colloques, projections… sont organisés pour valoriser ces fonds. Après la pandémie, une grande commande photographique, Radioscopie de la France : regards sur un pays traversé par la crise sanitaire, a été pilotée par la BnF dans le cadre du plan gouvernemental de soutien à la filière presse. 200 lauréats photojournalistes ont été sélectionnés après deux appels à projets lancés en 2021 et 2022. Leurs œuvres ont intégré les collections nationales.
Laëtitia Bontan, directrice des Bibliothèques d’Amiens métropole, rappelle que « le rôle du médiateur, du bibliothécaire, est d’abord d’être un passeur pour faire comprendre le travail d’édition et sa complexité. Je ne suis pas certaine que, quand la photo est dans le livre, on se représente qu'il y a un artiste derrière. Il est extrêmement important de sensibiliser à ce travail. C’est une économie très fragile avec beaucoup de prise de risque ». Les bibliothécaires sont responsables de la sélection des documents et de la manière dont ils vont être valorisés auprès des publics. À Amiens, la bibliothèque possède une collection d’ouvrages d’art (livres de photographie notamment) présentée dans une salle dédiée, et une artothèque qui met à la disposition des usagers près de 1000 œuvres d'art (lithographies, gravures, sérigraphies, photographies…). Elle a aussi pour mission de sensibiliser à la lecture de l'image et à l'information.
Mario Alonso, bibliothécaire à la médiathèque municipale l'Odyssée de Lomme qui fait partie du réseau des bibliothèques de la Métropole Européenne de Lille, a été auparavant photographe pendant une quinzaine d’années. Lorsqu’il a fallu constituer le fonds de la bibliothèque dans les années 2000, l’accent a été mis sur la photographie au sein du rayon Arts. « J'ai toujours abordé la photographie comme un langage à part entière, une forme d'écriture. Je n'ai jamais fait trop de distinctions entre la littérature et la photographie. J'ai toujours abordé le livre de photographie en particulier, comme un objet romanesque en fait, et j'ai très vite organisé dans le cadre de mes ateliers d'écriture, de mes comités de lecture, une connexion entre photos et textes littéraires. J'ai multiplié les actions, cela a réjoui le public visiblement, puisque je continue de le faire 25 ans après ! » Éric Le Brun considère le rayon Photographie de la médiathèque de Lomme comme le plus beau de la métropole de Lille : « pour nous, c'est très encourageant, en tant qu'éditeurs de livres de photographie ou photographes, de savoir qu'il y a des lieux ouverts à tout public, qui sont en mesure de proposer des ateliers, des moments de réflexion, des moments de décryptage de l'image ».