Thélyson Orélien : annulation de rencontre
28 sept. 2026/image%2F0569595%2F20260927%2Fob_445673_c-etait-ca-ou-mourir-prix-fnac.jpg)
La rencontre que je devais animer ce mercredi 30 septembre 2026 avec Thélyson Orélien à la Fnac de Lille, est annulée. Cette mission m’avait été confiée avant que l’auteur ne devienne lauréat du Prix du roman Fnac 2026 (jury de 400 lecteurs et 400 libraires) pour C'était ça ou mourir (Grasset). Et avant que le scandale n’éclate concernant un éventuel recours à l’intelligence artificielle pour la rédaction de son roman.
Si la rencontre avait été maintenue, je l’aurais animée comme je m’y étais engagée. Nous serions entrés ensemble dans le texte, et comme je le fais toujours, j’aurais demandé à Thélyson Orélien de nous décrire son processus d’écriture, ses sources d’inspiration, les rencontres avec les migrants qui ont nourri la création du personnage de Jonas Dorléon… Je lui aurais posé des questions sur son parcours puisqu’il est directement en lien avec le propos du livre. Il considère que cette polémique est destinée à le faire taire, je l’aurais au contraire encouragé à s'exprimer. Le public qui pouvait avoir accès à cette rencontre gratuitement, aurait pu échanger directement avec lui au sujet de son livre.
Depuis le dévoilement du Prix roman Fnac et le déchaînement de la polémique, j’écoute et je lis ce qui se dit sur le sujet. J’ai par principe de ne pas hurler avec les loups et de considérer que le doute doit toujours profiter à l’accusé. En ce qui concerne l’IA, et la manière dont le scandale a éclaté, le doute était permis : outil dont la fiabilité reste discutable, anonymat du compte à l’origine de la controverse (levé depuis par M. Fitoussi), récupération politique, racisme… La nature du propos de Thélyson Orélien, ses origines, la fulgurance de son succès pouvaient – et peuvent encore - faire penser à une cabale contre lui. Sans parler de l’aspect kafkaïen de la situation. Alors que l’Intelligence artificielle pille allègrement les œuvres de l’esprit, il faudrait à présent que les écrivains se justifient lorsque leurs livres ont une ressemblance avec ce qu’elle génère ? On peut désormais recourir à l’IA pour « humaniser » des contenus élaborés par l’IA : « Transformez vos textes générés par IA en contenus naturels et authentiques avec notre outil gratuit d'humanisation », propose-t-on par exemple... En matière de cynisme, on atteint des sommets.
Un migrant qui passe une frontière, c'est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde.
Malheureusement, les accusations documentées de plagiat, sur la rédaction de textes journalistiques et littéraires depuis une dizaine d’années, sont venues ternir l’image de Thélyson Orélien et mettre en doute sa crédibilité. Le procédé est inacceptable en effet, mais ces révélations ne lèvent pas le doute sur l’usage de l’IA. Je me réjouissais de rencontrer l’écrivain après la lecture de son roman que j’ai aimé, tant sur le fond que dans sa forme littéraire. Je me suis attachée à Jonas et j’ai suivi son parcours avec émotion. L’immigration est un sujet souvent traité dans le champ médiatique, maltraité dans le champ politique, je trouvais utile que la littérature contemporaine s’en empare en cette rentrée littéraire, et qu’un tel ouvrage touche autant de lecteurs.
J’ai bien repéré dans le livre, les tics d’expression, le rythme ternaire, la surabondance des comparaisons, certaines brillantes d’autres beaucoup moins. J’ai pensé que certains passages auraient pu être retravaillés avec l’éditeur. J’ai mis les particularités de la langue de Thélyson Orélien sur le compte du fait qu’il vient de la poésie et que le créole haïtien est sa langue maternelle. Il m’a semblé qu’un premier roman de ce niveau méritait d’être salué. L’auteur a en fait, autopublié Éternels Amants en 2023, et son roman Le rêve de la mer noire, qui lui a valu le Prix Amaranthe 2024, est sorti en 2025 chez l’éditeur haïtien C3 Éditions.
J’ai donc aimé ce livre et je ne suis pas la seule. Depuis le scandale, il est de bon ton de le présenter comme un mauvais roman, et ceux-là même qui s’acharnent n’en ont souvent lu que des extraits. Il en circule d’ailleurs sur internet, qui ne figurent nulle part dans le livre. Pas une seconde, je n’ai imaginé que Thélyson Orélien pouvait avoir eu recours à l’intelligence artificielle, ce que son éditeur canadien - les éditions du Boréal - s’avoue incapable aujourd’hui de confirmer ou d’infirmer. Je n’ai jamais utilisé l’IA pour produire des textes littéraires, j’ignore quelles sont ses compétences à cet égard, c’est peut-être une insuffisance de ma part. Si Thélyson Orélien a bien eu recours à l’IA pour la rédaction de son roman, je serais infiniment curieuse de connaître la manière dont s’est déroulé ce « compagnonnage ». Il y a nécessairement eu un travail de réécriture et des allers-retours entre lui et la « machine » comme il l’appelle. Jusqu’où reste-t-on l’auteur de son livre dans ce cas ?
Quelle que soit la réalité de cette accusation dont l’auteur se défend toujours, le mal est fait pour ce roman, et je regrette que les lecteurs qui ont pris la peine de le lire vraiment, puissent se sentir trahis. La confiance vis à vis du monde littéraire et éditorial, ne risque pas de s’en trouver renforcée. Les questions que soulève cette affaire donnent le vertige. L’émergence de l’intelligence artificielle impose de redéfinir nos approches et nos pratiques dans de nombreux domaines. Elle impose de réfléchir collectivement à ce que l’on place derrière le mot « création ». Elle impose que l’on fasse preuve d’honnêteté dans nos démarches. Mais faut-il, comme je l’entends ici ou là, mettre en place des outils de contrôle ? Que l’on confierait à qui, à l’intelligence artificielle ? Et exiger de la création qu’elle se plie à des règles orwelliennes ?
Les Français lisent de moins en moins. Si le déchaînement médiatique autour de cette affaire et sur les réseaux sociaux, prouvait qu’ils s’intéressent avec passion aux livres, et à la création littéraire, peut-être y aurait-il matière à se réjouir. Mais là encore, le doute est permis.