François-Henri Désérable, Le palais et l'ivresse des mots
21 oct. 2026François-Henri Désérable est de retour depuis quelques semaines avec un roman d’aventures, Le Palais (Gallimard), qui se déroule dans l’univers du vin. Le 8 octobre 2026, il était à la librairie Martelle d’Amiens – ville où il a grandi – pour présenter son livre lors d’un entretien avec Marie Gaudefroy.
Après deux récits de voyage, L’usure d’un monde (Gallimard, 2023) et Chagrin d’un chant inachevé (Gallimard, 2025), il renoue donc avec l’écriture romanesque : « lorsqu'on écrit un récit de voyage, cela répond à une sorte d'injonction à laquelle on ne peut pas se dérober, explique-t-il. L’écriture d’un roman relève davantage d'un choix souverain qui est souvent le fruit d'une intuition qui devient une obsession. Et la seule manière de se débarrasser d'une obsession, c'est de lui consacrer quelques années de sa vie ! La deuxième différence, c'est que dans le roman, je suis libre de tout faire. Je demande à mon lecteur d’adhérer à la fameuse "suspension volontaire de l'incrédulité" qu'avait théorisée Coleridge. Alors que dans le récit voyage, j'ai l’obligation vis-à-vis du lecteur, de lui raconter la vérité de ce que je vis et de ce que je traverse. »
Dans Le palais, François-Henri Désérable nous décrit donc la trajectoire imaginaire d’Arun Kumar, orphelin de Delhi adopté à huit ans par un couple de Bourguignons. Son père, Jean-Paul Amiot est gérant du Bon Gueuleton. Il compte parmi ses clients un vigneron réputé dont la fille Margot, devient la grande amie d’Arun. « Si vous lui demandiez la différence entre un mauvais vin et un grand vin, c'est tout simple, disait le père de Margot : le mauvais vin, on le boit et on finit par se battre ; le grand vin, on se bat pour le boire. Et il n'y avait pas au monde un seul vin pour lequel on se serait battu davantage que le Clos des Toucans. »
Le premier verre qu’Arun parvient à boire, dans le dos de son père, lui ouvre les portes d’un monde insoupçonné. « Ce fut une expérience gustative si intense, si bouleversante qu'il lui fut d'abord impossible de la qualifier. » Comme d’autres en ont l’oreille, Arun est doté du palais absolu. Le père de Margot reconnaît en lui un prodige. Il ne reste au garçon qu’à développer le vocabulaire qui accompagne la sensation. « Et par cette double alchimie du palais qui goûte et de l'esprit qui retient, chaque vin descendait en lui, invisible, et rejoignait ce qu'il appelait sa "cave intérieure". »
C’est à la suite du confinement de 2020 que Désérable a découvert et sillonné la Bourgogne, réalisant alors qu’il ne connaissait pas de roman dont le vin soit le sujet principal. « C'était simplement une intuition, se souvient l’écrivain. Je rentre chez moi et je commence à m'intéresser au vin, à lire beaucoup de livres sur le vin. Puis j'entreprends des études d'œnologie, au point qu'à un moment, je me suis demandé si je n'allais pas abandonner la littérature pour ouvrir un bar à vin ! C'était devenu quelque chose qui me passionnait, j'ai commencé à voyager en Espagne, en Italie, en Hongrie, au Chili, en Argentine, à rencontrer des vignerons, à déboucher leurs bouteilles, à déguster énormément, et en dépit de toutes mes dégustations, mon palais est toujours obstinément ordinaire. »
Contrairement au palais d’Arun, personnage qui dans le roman, prend lui aussi le large. « Le vin était l'ossature de son existence, l'alpha et l'oméga de sa vie ; et vivre une vie qui s'éprouvait tout entière par le vin, pour le vin, ah là là, quel bonheur. » De la Bourgogne à New-York en passant par son Inde natale, Arun voyage dans le monde entier et finit par intégrer à Manhattan, le cercle des Vilains Bonshommes, un club de dégustateurs ultra fortunés. Un certain El Baresed (anagramme de Désérable), écrivain passionné de hockey-sur-glace en fait d’ailleurs partie... C’est précisément le grand écart dans le parcours de l’orphelin qui intéressait le romancier, entre le bidonville de Gazipur et les gratte-ciels new-yorkais.
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Mais le vrai héros de ce livre est le vin, évidemment. Impressionné dans sa jeunesse, par la lecture du roman de Patrick Süskind, Le Parfum (Fayard, 1985), Désérable se livre dans Le Palais, à un exercice de style aussi jouissif que périlleux : faire de la langue viticole un matériau romanesque. Développer des images, trouver le mot le plus à même de décrire, comme Arun s'y emploie, l’expérience sensorielle de la dégustation. Que l’ont soit ou non amateur de vin, on se laisse volontiers embarquer dans le voyage esthétique et rocambolesque imaginé par l’écrivain. L’histoire du prodigieux Arun Kumar tient en haleine jusqu’à la dernière page.
El Baresed réfléchit un instant. Le vin, c'était un peu comme les livres : plus on en lisait, plus on en découvrait dont on n'avait pas même soupçonné l'existence, et plus le besoin de lire ceux-là aussi se faisait impérieux sans parler de ceux qu'on remettait délibérément à plus tard, comme la promesse de réjouissances à venir (et c'est ainsi qu'on se dirige ad patres sans avoir ouvert Belle du seigneur ou Anna Karénine).