Le monde de Noé selon Isabelle Marsay
13 oct. 2026Pense à ça, ma Noé : il existe, dans notre cerveau, une zone que Milan Kundera a baptisée la mémoire poétique. Cette zone enregistre "ce qui nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté". Ce qui lui donne un sens, en fait... Avant qu'on se retrouve, puise dans ta banque d'images. Pense à toutes les bonnes sensations que tu as éprouvées, aux souvenirs magnifiques, presque magiques, que nous avons vécus. Et à ceux qui te restent à vivre…
Dans son dernier roman, Le monde selon Noé (Soleils bleus éditions), Isabelle Marsay imagine le parcours d’une jeune fille dont la vie bascule le jour où elle perd la vue dans un accident. Printemps 2024, Noé (narratrice de sa propre histoire) a dix-sept ans et tout pour être heureuse. Elle habite avec sa mère près des Buttes-Chaumont. Ses parents l’aiment profondément. Sur son vélo dans Paris, Noé se sent pousser des ailes en pensant à Antoine, un garçon du lycée : « Dévier de sa trajectoire sans regarder ! Écouter de la musique ! Rouler à toute bringue, sans casque, avec un grand sourire... ». Le choc est violent avec la voiture qui ne peut l’éviter. A son réveil à l’hôpital, le verdict est sans appel : Noé a perdu la vue.
Submergée par la colère et le désespoir, l’adolescente s’isole, incapable de se projeter dans une vie d’aveugle. Le soutien de sa meilleure amie l’aide à apprivoiser la réalité (« Mya était tout à la fois ma boussole, ma tour de contrôle, ma béquille, mon guide, ma confidente, ma dame de compagnie, ma prodigieuse amie et, aussi, mes yeux... ») mais c’est dans le lien profond qui l’unit à son père Lucas, professeur d’arts plastiques et artiste peintre, que Noé puise la force d’aller de l’avant. Il se met à peindre en relief pour sa fille, des œuvres en 3D qu’il décide de réunir dans Le monde selon Noé, « une exposition sensorielle, tactile, intime » prévue à la mairie du 13e pour ses dix-huit ans.
Quelques semaines après son accident, Noé découvre le groupe de parole du centre de réadaptation de l'hôpital Saint-Louis géré par l'association Valentin Haüy. C’est le charmant Mister M, 24 ans, qui anime ce groupe. Il a perdu la vue à cause d’une maladie génétique, la neuropathie optique héréditaire de Leber. Noé, qui n’attendait rien de ce rendez-vous, fait la connaissance de personnes non-voyantes, une « nouvelle famille de cœur » qui lui redonne du courage et l’envie d’avancer. William, Jason, Ariane, Théo… certains parmi ces personnages, ont une existence dans la vie réelle.
C’est ce qu’explique Isabelle Marsay le 16 septembre 2026, lorsqu’elle présente le livre avec Marie Gaudefroy, à la librairie Martelle d’Amiens. « J'ai essayé de montrer qu'on pouvait malgré tout être heureux, et cette intuition a été renforcée par la rencontre que j'ai faite après avoir écrit le roman, avec des gens qui sont dans la salle, membres de l'association Valentin Haüy à Amiens. » Alors que son texte est presque finalisé, la romancière se rapproche en effet de la structure pour en connaître les actions. Elle découvre « une famille très soudée, avec beaucoup d’humour » dont elle va s’inspirer pour nourrir les personnages secondaires qui gravitent autour de Noé. Elle décide également de céder l’intégralité de ses droits d’auteur à l’association Valentin Haüy.
Pour Isabelle Marsay, il s’agissait de se placer au plus près du ressenti de Noé, adolescente épanouie soudain confrontée à la perte d’un sens. « J'ai écrit ce livre en partie les yeux fermés », raconte la romancière qui développe aussi un travail autour de l’expérience sensorielle via le dessin, la peinture et la sculpture. Et comme la frontière est décidément poreuse entre fiction et réalité, elle a créé des œuvres inspirées du roman qui seront visibles du 5 au 12 novembre 2026 à la Galerie de la Dodane à Amiens, dans une exposition intitulée… Le monde selon Noé.