États généraux de la lecture pour la jeunesse : "Nous sommes à un tournant"États généraux de la lecture pour la jeunesse : "Nous sommes à un tournant"

Les résultats des États généraux de la lecture pour la jeunesse (EGLJ) ont été présentés lundi 1er décembre 2025 au Salon du Livre et de la presse jeunesse de Montreuil en Seine-Saint-Denis, en présence des ministres de la Culture et de l’Éducation nationale, Rachida Dati et Édouard Geffray.

Lancés le 3 juillet 2025, les travaux ont été pilotés par un Comité pluridisciplinaire (enseignants, professionnels du livre, bibliothécaires, neuropsychologue…) réuni sous la présidence de Nicolas Georges, directeur du Livre et de la Lecture au ministère de la Culture.  Auditions, déplacements sur le terrain (en région Hauts-de-France notamment), consultation de 6 000 jeunes via des ateliers ou groupes de parole, consultation en ligne (29 760 répondants, 660 000 contributions sur l'ensemble des questionnaires). La mobilisation a été générale dans un temps record, et le premier constat tend à rassurer : le débat intéresse la population.

 

La commission est partie d’une réalité qui fait désormais consensus : la lecture est en déclin depuis des années. L’étude Ipsos publiée par le CNL en 2024 sur Les jeunes Français et la lecture est claire à ce sujet, et les garçons sont particulièrement concernés par cette désaffection. Autre étude qui a nourri la réflexion : le rapport Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, rendu en 2024 par la commission d'experts installée par Emmanuel Macron le 10 janvier 2024.

La baisse du niveau de lecture est étroitement corrélée au temps que les jeunes - et l’ensemble de la population - passent sur les écrans. « Nous avons largement constaté avec tous les professionnels que c'était bien le cas, insiste Nicolas Georges. Du côté des enseignants, presque tous ceux que nous avons entendu nous ont dit ceci : nous sommes aujourd'hui à un tournant. Il ne s’agit pas de dramatiser les choses parce que nous avons beaucoup d'éléments d'optimisme, mais nous sommes à un tournant. »

Lire, c'est un problème de santé publique

Lors des consultations, 58 % des enfants interrogés ont déclaré avoir des problèmes cognitifs avec la lecture. Alors que les psychiatres et les médecins n'identifient qu’environ 10 % d'enfants affectés par ces troubles. Sylvie Chokron, neuropsychologue directrice de Recherches au CNRS et membre de la commission des EGLJ explique que : « lorsqu'on passe du temps sur des écrans et en particulier sur les réseaux sociaux, on active une part minime de notre cerveau qui va de la reconnaissance visuelle à des émotions de base. La peur, la joie, le dégoût, la colère. Et ça s'arrête là. Le plus souvent, il n’y a pas de mémorisation de ce que l’on a fait sur l'écran, il n’y a pas de jugement critique, il n’y a pas de place pour le choix. À l'inverse, la lecture permet de développer son attention, sa mémoire, son raisonnement, ses connaissances et finalement active l'ensemble de notre cerveau. Lire, c'est un problème de santé publique. »

L’attention absorbée par les réseaux sociaux est le premier frein à la lecture identifié par les adultes. Chez les jeunes, l’addiction aux écrans n’arrive qu’en cinquième position. C’est le manque de goût et d’intérêt pour la lecture qui est invoqué en premier. Sylvie Chokron rappelle que les écrans sont conçus pour faire oublier la notion de temps, le point de vue de l’observateur est donc nécessairement différent de celui du jeune penché sur son écran. Mais Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, a raison de pointer le décalage dans la manière dont les adultes et les jeunes perçoivent les freins et les solutions en matière de développement de la lecture. « On a besoin d'écouter la manière dont les jeunes pensent cette question et se la représentent. Il y a des choses à faire évoluer dans notre regard. Deux choses m’ont marquée dans le point de vue des jeunes : le problème de la représentation du lecteur et le fait qu'ils lisent trop de livres en décalage avec leurs préoccupations. »

 

Pendant la matinée, trois adolescents membres du Book Club du Pass Culture ont justement été invités à s’exprimer au sujet de leurs pratiques. Ils ont témoigné du fait que le cadre scolaire ne favorise pas la lecture-plaisir : « l'enfant va développer un certain stress et ne va pas développer le plaisir de lire. Il existe des moyens pédagogiques, didactiques, ludiques, de faire découvrir cette lecture. C'est par ce biais qu'il faut procéder, non par le biais magistral. » Parmi leurs propositions : « intégrer des lectures libres, plus contemporaines, compatibles avec le programme scolaire ou en annexe des œuvres étudiées » et aider les lecteurs à s’identifier aux héros des classiques au programme : « quand on creuse, en prenant de la maturité, on se rend compte qu'en fait ce personnage-là, ce qu'il a ressenti, je peux aussi m’y identifier au 21e siècle. »

Il est évident que le fait de réduire le temps passé sur les écrans, ne garantit en aucune façon que la lecture retrouvera une place centrale dans les pratiques des jeunes. Il faut avant tout la rendre désirable, si l’on veut enrayer son déclin. Pour Louis Delas, éditeur jeunesse PDG de l’École des loisirs, et membre de la commission des EGLJ, « il faut vraiment réenchanter le livre auprès des jeunes générations… Aujourd'hui les livres ne se lisent pas uniquement dans les pages, ils s'écoutent, ils se jouent, ils se créent. Il faut multiplier ces accès-là pour les publics qui n'ont pas un accès spontané, naturel aux livres ». Dominique Rouet, directeur des bibliothèques municipales du Havre considère que « l'écran, s'il est correctement utilisé et sur un temps restreint, peut-être un vecteur qui favorise la lecture à condition d’accompagner les utilisateurs comme peuvent le faire les bibliothèques. »

Un plan national sur dix ans

L’aboutissement des États généraux de la lecture pour la jeunesse dont le rapport complet sera disponible sur www.EGlecturejeunesse.fr, est un plan sur dix ans qui doit être piloté à un niveau interministériel. « Le ministère de la Culture et le ministère de l'Éducation nationale ne suffiront pas, affirme Nicolas Georges. Beaucoup d'administrations sont concernées. Il faut le mettre en œuvre sur le plan local, avec des préfets, des collectivités locales, des rectorats, des gens de terrain. »

Le plan comporte 15 propositions qui s’articulent autour de trois axes : ● rendre la lecture plus désirable par une action volontaire sur son image, ● massifier la présence de la lecture et des textes de manière continue dans la vie des jeunes de 0 à 18 ans, sans rupture entre le temps scolaire et le temps hors de la classe, ● systématiser la coopération entre tous les acteurs et structurer les initiatives des personnes militantes sur le terrain.

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L’objectif de formation de toutes les intervenants concernés est fondamental pour la réussite de ce plan. Sur la question des ressources – le nerf de la guerre – Nicolas Georges précise : « il n'y a pas d'argent donc on va proposer d'en trouver. Dans le rapport enfants-écrans, il y a un principe, celui du pollueur-payeur. Cela a marché pour toutes les addictions. C'est une lutte de concurrence, il faut que les réseaux sociaux nous aident à rendre la concurrence plus équitable. » Dans son discours, Rachida Dati, ministre de la Culture, admet qu’il faudra renforcer les moyens financiers alors que les budgets sont déjà contraints, et confirme son intérêt pour la création d’un fonds qui serait alimenté par les réseaux sociaux.  

Lors de sa prise de parole, Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale fait réagir la salle (et notamment Marie-Aude Murail, romancière pour la jeunesse), lorsqu’il annonce que Les Métamorphoses d’Ovide est le livre choisi pour 2026 dans le cadre de l’opération « Cet été, je lis » destinée aux élèves de CM2… Il assure aussi que la littérature jeunesse va davantage entrer dans les pratiques des établissements, et conclut en insistant sur le fait que la chute de la pratique de la lecture n'est pas une fatalité. L’ensemble de l’institution scolaire est engagée dans ce combat qui concerne toute la société.

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