Le futur en question dans Barkhanes, de Régis Goddyn et Régis Hautière
08 déc. 2025Paru fin octobre 2025, Barkhanes (éditions Critic) est un roman de science-fiction écrit à quatre mains par les Amiénois Régis Goddyn et Régis Hautière. Ils étaient à la librairie Martelle d’Amiens le 12 novembre 2025 pour dédicacer leur livre après un échange avec Marie Gaudefroy, la directrice du Livre de la librairie.
Barkhanes nous plonge dans un futur post-apocalyptique relativement proche – 23e siècle ? – où le vivant a payé le prix fort du dérèglement climatique : « Des immenses cités de l'Ouest américain, de l'Europe ou de l'Asie, il ne subsiste presque rien. L'océan déchaîné leur a rongé les pieds et les incendies roussi les cheveux. » En Europe où se concentre l’intrigue, les nappes phréatiques se sont asséchées, la poussière et le sable ont fini par recouvrir le continent dont l’atmosphère n’est plus respirable sans masque. Les gens s’entassent dans des cité-bulles, « entravés par le manque de place des lois discriminatoires. » Regroupées sous l’autorité de « la Fédération », ces villes closes sont organisées de manière hiérarchique, selon des étages que l’on peut gravir en fonction de son emploi et de sa condition sociale. De la basse-fosse où grouillent des délinquants - « Pour eux, l’ascenseur social était définitivement bloqué au sous-sol » - aux étages supérieurs, près de la lumière, où les élites vivent confortablement…
Le roman s’attache au destin de plusieurs personnages. Jayden est un collecteur qui se déplace dans le désert avec sa femme Lily et leur fils Tommy, à la recherche de vestiges des anciennes civilisations qu’ils pourront revendre. Ils ont été chassés de leur dortoir collectif de Neo-Budapest quand Lily s’est retrouvée enceinte sans permis d’enfanter. C’est à Radom qu’ils ont trouvé refuge, dans le repaire des White Stones, un des clans qui vivent dans des cités souterraines. Après une terrible épreuve, Jayden rencontre Luther et Cecylia qui appartiennent à un groupe de rebelles présentés par les autorités comme des « terroristes » ou « des pirates des sables ». Tandis que ces « clans de pillards de la région se définissent comme des résistants. Ils sont en guerre contre la Fédération des villes closes et s'attaquent à tous ses intérêts. »
Autre personnage central du roman, celui de Louise Talbot. Âgée d’une vingtaine d’années, elle loge au 28e étage de Neo-Amsterdam et travaille au Comptoir Caritatif Fédéral. Sa vie bascule lorsqu’elle est envoyée dans la ceinture de sable où elle doit se joindre à une équipe de recherche archéologique menée par le docteur Martha Lannecker. Göndar Carlson, jeune homme sans scrupules prêt à tout pour gravir les étages de la cité-bulle, fait partie de cette expédition. Au cours de leur mission, des artefacts ovoïdes sont repérés dans le désert. De curieuses pierres finement ciselées : un mystère pour les scientifiques… et une aubaine pour les trafiquants.
Les deux auteurs se sont clairement réparti l’écriture du livre : Régis Goddyn a pris en charge les chapitres impairs dans lesquels Jayden s’exprime à la première personne, et Régis Hautière les chapitres pairs consacrés aux autres personnages, dans un récit à la troisième personne. « On a vraiment deux façons d’écrire très différentes, souligne ce dernier. On avait travaillé ensemble sur une trame narrative globale, avec la possibilité de chercher plein de choses à l'intérieur. Régis [Goddyn] est capable de se lancer comme ça dans l'écriture, de faire un premier jet très rapide, de partir au fil de l'eau. Moi, j’en suis incapable. J'ai besoin de savoir où je vais. » Régis Goddyn confirme : « Je pars vraiment chapitre par chapitre en essayant de me demander "Comment je pourrais traverser cette épreuve-là ? Que resterait-il de moi ?" sans forcément savoir exactement ce que je vais écrire. Et très souvent, à la fin du chapitre, je n'ai pas écrit ce que j'imaginais au départ. »
Professeur d’arts plastiques à l’Université de Picardie Jules Verne, Régis Goddyn est notamment connu pour sa série fantasy Le Sang des 7 rois (L’Atalante). Régis Hautière, scénariste d’une centaine d’albums de bande dessinée, signe avec Barkhanes son premier roman. Le duo avait déjà collaboré sur la BD jeunesse Zibeline (Casterman) parue dès 2019, avec Mohamed Aouamri au dessin. Pour écrire Barkhanes, ils ont imaginé un futur qui demeure cohérent avec notre époque : « Très souvent, quand on est en science-fiction, constate Régis Goddyn, il va y avoir une vision politique du monde. On n'a jamais eu autant d'inégalités dans les sociétés dans lesquelles nous vivons actuellement, des groupes de super-riches, des gens qui se construisent des bunkers je ne sais où, en Floride… tandis que d'autres personnes sont à la rue. Et l'observation de la société telle qu'elle est, si on la pousse un peu plus loin, va inspirer des scénarios qui ne sont pas hors de propos. »
Régis Hautière abonde dans le même sens : « Ce que j'aime dans l'anticipation comme dans le roman noir, c'est qu'on n’est pas seulement sur une histoire technologique. On est avant tout sur une histoire sociale qui permet de développer des idées autour des personnages, de l'intrigue que l’on va créer, et d'aborder différents thèmes. Ça donne à réfléchir car on se place dans un futur relativement proche : ce n'est pas un futur à la Star Wars, il n'y a pas de vaisseaux spatiaux partout, on reste sur la planète Terre. On regarde ce qu'elle pourrait devenir dans quelques dizaines d’années, quelques siècles. Et ce que cela implique comme structuration de la société. » Comment lutter pour un monde plus juste ? Où se trouve la frontière entre le bien et le mal ? La liberté a-t-elle un prix ? Y-a-t-il des vengeances légitimes ? Est-ce que la fin justifie les moyens ? L’histoire de Barkhanes est captivante et soulève des questions auxquelles il revient au lecteur de trouver (si possible) ses propres réponses.
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La ceinture de sable... Une large bande aride s'étendant entre les quinzième et cinquantième parallèles nord dans laquelle d'immenses dunes poussées par des vents brûlants se déplaçaient lentement, recouvrant les vestiges des civilisations humaines, étouffant les derniers îlots de végétation. Les anciennes mégalopoles chinoises, états-uniennes et européennes y reposaient à présent, ensevelies sous des millions de tonnes de poussière de roche.