Augustin Trapenard à Lille, droit dans les yeuxAugustin Trapenard à Lille, droit dans les yeux

Bien connu des amateurs de culture et de littérature, le journaliste Augustin Trapenard était l’invité de la Chouette librairie à Lille vendredi 23 janvier 2026 pour un échange au sujet de deux ouvrages parus fin 2025 : Nos années Boomerang (Flammarion) et Droit dans les yeux (Seghers). Lucie Baratte animait la discussion qui s’est déroulée dans l’amphithéâtre comble de l’École supérieure de journalisme. Les bénéfices de la vente de ces deux livres sont reversés à l’association Bibliothèques Sans Frontières fondée par l’historien et politologue Patrick Weil, dont Augustin Trapenard est le parrain depuis 8 ans.

Nos années Boomerang rassemble 36 entretiens diffusés au cours de l’émission culte qu’il a animée sur France Inter le matin de 2014 à 2022 : Constance Debré, Annie Ernaux, Édouard Louis, Patrick Modiano, Pierre Michon, Claude Ponti, Tomi Ungerer… figurent dans la sélection. L’autre livre dont il rédige la préface, Droit dans les yeux, reprend sur trois saisons (2022-2025), les textes de la séquence finale de La Grande Librairie, « seule émission au monde entièrement consacrée à la littérature diffusée en prime time à la télévision. » Lorsqu’il a succédé à François Busnel en 2022, Augustin Trapenard a souhaité ajouter à l’émission ce moment suspendu au cours duquel un écrivain prononce face caméra, un texte inédit créé pour l’occasion. Largement partagé sur les réseaux sociaux, ce « Droit dans les yeux » diffuse, bien au-delà du petit écran, la parole précieuse d’auteurs et autrices engagés en littérature et dans la marche du monde.

 

Lorsqu’on le questionne sur la manière dont il mène ses interviews, Augustin Trapenard se souvient des propos de Blanche, sa grand-mère auvergnate chez qui il a passé les étés de son enfance : « tout le monde a une histoire merveilleuse à raconter, tout le monde a quelque chose à dire, tout le monde a une vie digne d'être un roman. Il suffit de savoir lui poser les bonnes questions et de savoir écouter. » Il avoue se méfier de la brutalité qui n’incite jamais l’invité à donner le meilleur de lui-même. « C'est aussi notre métier de délier la parole, de délivrer une parole, en particulier quand on interviewe des artistes. Ils sont aux antipodes des journalistes, des experts et des politiques qui ont une parole complètement suturée, comme des points de suture justement. La parole de l'artiste, c'est une parole tremblante, une parole trébuchante, une parole qui est souvent un peu folle, parfois anarchique. »

Lucie Baratte a notamment choisi de lire le « Droit dans les yeux » de Camille Laurens sur le langage, prononcé dans La Grande Librairie du 5 mars 2025 : « Nous sommes collectivement responsables de la vitalité du langage, de sa précision, de sa justesse. Toutes les dictatures, on le sait, commencent par détruire le pouvoir de vérité de la langue. Non, affirmer ses convictions ne mérite pas la prison, non, l'agressé n'est pas l'agresseur et il ne fait pas beau quand il pleut. Céder sur les mots, c'est risquer de céder sur les choses. Qu'y a-t-il après la post-vérité, sinon la barbarie ? Nous n'avons pas de terre rare plus précieuse que la langue. Alors tenons parole. »

Augustin Trapenard à Lille, droit dans les yeuxAugustin Trapenard à Lille, droit dans les yeux

Augustin Trapenard confie : « ce que j'aime bien, dans ces « Droit dans les yeux », c'est que plusieurs se contredisent en fait. Ils ne sont pas tous d'accord les uns avec les autres. Cela dit quelque chose de la grande liberté qu'on leur laisse, et de la possibilité pour la littérature, d'être toujours un lieu où on se confronte à nous-mêmes, à d'autres idées que les nôtres, où l’on se remet en question. » Son besoin de lire est né dans l’enfance et il le raconte ainsi : « pour le petit garçon que j'étais, fondamentalement différent, homosexuel, dans une famille avec deux grands frères, un monde extrêmement macho, profondément catholique, dans des écoles privées, c'était compliqué. La littérature a toujours été pour moi à la fois une forme d'échappement mais aussi une béquille. Une façon, et encore aujourd'hui d'ailleurs, de comprendre le monde. En fait, pour moi c'est cela l’expérience romanesque, c'est un modèle d'intelligibilité de la vie, du monde. »

Dans la salle, le public l’interroge sur la manière dont il choisit ses invités, prépare les émissions, organise ses lectures. « Mon métier, c'est plutôt de déplier un paysage littéraire et d'essayer de recevoir des auteurs qui ne se ressemblent pas. Autant Mélissa Da Costa, qui est celle qui vend le plus de livres en France, que Pascal Quignard. Pourquoi pas sur le même plateau d'ailleurs ? Après tout, ils peuplent les librairies et La Grande Librairie comme son nom l'indique, c'est une librairie ! Dans les librairies indépendantes, il y a des livres qui ne se ressemblent pas et chacun peut y trouver son bonheur. Mais c'est un casse-tête hallucinant la programmation de La Grande Librairie ! » En dehors des moments consacrés à l’écriture de l’émission, et à sa diffusion le mercredi soir sur France 5, il passe son temps à lire et reconnaît que les libraires n’ont pas cette chance. « Je lis dans mon lit, dans mon bain, sur mon canapé, tout le temps en fait ! Pour l'instant, je m'en sors… pour l'instant ! » s’amuse-t-il.

Augustin Trapenard à Lille, droit dans les yeuxAugustin Trapenard à Lille, droit dans les yeux

Il arrive souvent qu’on lui demande quel livre offrir à une personne qui vit un deuil ou une peine de cœur. Dans le premier cas, il conseille L'Année de la pensée magique (Grasset) de Joan Didion, Prix Médicis Essai 2007. Et dans le deuxième cas, Fragments d’un discours amoureux (Seuil) de Roland Barthes, qu’il a beaucoup relu lui-même. « Je trouve qu'aujourd'hui on a tendance à nous vendre des livres qui sont des livres de réparation, de consolation, des livres de réconfort. C'est l'une des missions de la littérature, jamais je ne jugerai quelqu'un qui a besoin d'un livre pour aller mieux. Mais pour moi ce n'est pas la seule. Les livres qui m'ont grandi, ce sont précisément ceux qui m'ont troublé, qui m'ont inquiété, qui m'ont remis en question. Les livres que j'ai eu envie de balancer par la fenêtre, des livres qui m'ont agressé, des livres que j'ai raturés... Ce sont ces livres-là, aussi, que j'ai envie de continuer à pouvoir lire. »  

 

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