Délivrées ! un premier Salon des livres féministes à Amiens
05 févr. 2026Délivrées ! le Salon des livres féministes imaginé par Clara-Magazine, s’est déroulé à l’initiative de l’association Femmes solidaires pour la première fois à la Maison de la Culture d’Amiens le 1er février 2026, dans le cadre du Feminist Futures Festival. Au programme du salon : des tables rondes, des ateliers, des performances, une scène ouverte, des livres et des dédicaces en partenariat avec la librairie Pages d’encre. Les associations Agena, CIDFF 80, Divergenre, Le Planning Familial 80, Lire et Faire Lire, Nous Toutes Amiens, Queer Handi Access 80, Soutien à Nous toutes 80, Safe 80, Le club de lecture Les Violette, la Fabrique d’images, le van Nina et Simon.e.s. participaient également à la manifestation.
Parmi les rencontres proposées, une table ronde animée par Marie Sicaud (Ici Picardie, émission Hauts-Féminin) sur le thème des Violences sexistes et sexuelles avec les autrices Mathilde Barbier et Lisa Balavoine.
Mathilde Barbier : « Il était important de raconter les choses telles que je les ai vécues mais mon parti pris était également de donner une voix au bourreau. Mon livre, Pourquoi les femmes restent, est écrit à deux voix afin d'essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête d'un bourreau, et de s'attacher à déconstruire les clichés que l’on a de la victime ou même du bourreau « parfaits ». […] C’est un livre sur les violences conjugales. Ce sont des petites choses qui s'ajoutent les unes aux autres et quand on comprend, c'est souvent un peu trop tard, on est déjà dans cette violence et on n'a pas forcément les clés en main pour s'en sortir. De mon côté, ça a commencé par des paroles humiliantes, de petites critiques qui n’ont l'air de rien mais qui s'installent et créent un complexe. Après ces paroles, il y a eu les premiers gestes, une bousculade… puis les gestes sont montés en grade jusqu'à atteindre une véritable violence. J’ai compris trop tard. Je me suis rendu compte que ça faisait déjà un moment que j'aurais dû partir, j'ai reconnu trop tard la violence pour ce qu'elle était. […] A ce manque de discernement qui est lié au fait qu'on est directement victime, donc trop concernée pour voir les choses malgré un entourage qui nous répète qu'il y a un problème avec ce garçon-là, s’ajoute le poids du jugement. On n'ose pas parler que l’on ait 20, 30, 40 ou 50 ans. Il y a un jugement qui pèse sur le fait d'être mère célibataire et encore à notre époque - c'est assez incompréhensible - et cela fait qu'on parle très tard. […] J'ai grandi aussi avec ces clichés dont j'ai rêvé, c'était compliqué de détruire l'image que pouvaient avoir mes proches de mon compagnon de l'époque. Je n’avais pas envie de tout casser, j'avais cette difficulté à assumer et à dire « finalement, ça ne pas fonctionner ». La force, je l'ai trouvée dans mon avocate qui m'a aidée à reconnaître la situation dans laquelle je me trouvais. »
Lisa Balavoine : « Mon premier livre Éparse (JC Lattès, 2018) était un autoportrait, le second pour les adultes, Ceux qui s’aiment se laissent partir (Gallimard, 2022) est un portrait de ma mère qui est aussi le portrait de beaucoup de mères dans les années 70, livrée à elle-même et peut-être trop fragile pour être mère. Parallèlement, j’écris aussi en littérature jeunesse. Mon premier roman pour les ados, Un garçon c’est presque rien (Rageot, 2020) parle beaucoup de harcèlement et de harcèlement à caractère sexuel. […] Dans la vie des adolescents, quelque chose s'est insinué par rapport à ma propre adolescence, c'est le téléphone portable et toutes les dérives que cela peut engendrer. Je suis enseignante. Dans un collège ou dans un lycée, il y a des micro-agressions en permanence, ce sont des choses auxquelles on ne prête pas forcément attention, mais mises bout à bout, il s’agit d’une violence systémique. […] On vit dans un monde extrêmement agressif, et de plus en plus. Le but, c'est de trouver ensemble des moments de solidarité, d'écoute et qui nous permettent aussi de trouver des moyens de nous protéger de toutes ces micro-agressions du quotidien. […] On parle beaucoup des femmes mais je crois qu'il y a beaucoup à faire du côté des garçons. Il y a un retour du masculinisme actuellement qui est extrêmement brutal, qui est sur tous les réseaux sociaux : il faut insulter les femmes, les maltraiter, les dominer. Ce discours-là n'a pas disparu et il faut faire quelque chose pour les garçons ! »
Autre temps fort du salon, la Conférence gesticulée Pourquoi j’ai invité mon agresseur à mon mariage de Bettina Zourli, autrice et créatrice de contenus spécialisés sur les questions féministes. « Le concept de la conférence gesticulée, pour celles et ceux qui ne connaissent pas, c'est vraiment lier l'intime et le politique mais aussi faire de la conférence un lieu joyeux. » L’intime pour Bettina Zourli, c’est ce moment où après une soirée entre copains étudiants à Lille, « l’ami » avec qui elle partage le canapé-lit, profite de son sommeil pour se livrer à des attouchements sexuels. La jeune femme décrit le cheminement qui a été le sien par rapport à cette expérience et sur un plan plus politique, « l’éveil féministe » que la déferlante #MeToo a déclenché chez elle en 2017, au point de l’inciter à reprendre des études sur les questions de genre et de discriminations.
Dans sa conférence, elle répond avec humour au commentaire d’un homme formulé sur les réseaux sociaux, au sujet des violences subies par Judith Godrèche : « La question que je me pose, c'est pourquoi elle a attendu 38 ans avant de porter plainte ? Et pourquoi ses parents ont laissé faire ? L'envie de devenir une star du cinéma, j'imagine. Et maintenant que sa carrière est sur le déclin, elle se réveille. On peut quand même se poser des questions. » C’est à cet homme baptisé Jean-Marc (au hasard), que Bettina Zourli dédie son spectacle.
Elle y rappelle des notions comme le trauma, les réactions que le corps et le cerveau mettent en œuvre pour s’en protéger (sidération, amnésie), la brutalité des institutions et de certains discours à l’égard des victimes « qui l’auraient bien cherché », la banalisation des violences sexuelles au sein de la société, la persistance de stéréotypes de genres malgré les évolutions obtenues grâce aux luttes féministes. Elle revient également sur le traitement médiatique et pénal des VSS, sur la culture du viol ou la justice transformatrice. Le ton est souvent léger mais les arguments sont assez solides pour apporter une réponse claire aux « Jean-Marc » qui mettent toujours en doute la parole des victimes.
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