Je ne suis pas musicienne et je n'ai que des mots. C'est ma voix. C'est mon lot. J'en connais le pouvoir et les limites. La deuxième Ballade en FA majeur de Chopin serait alors prétexte, motif illustratif d'une littérature du deuil décousue, accidentée ? Peut-être après tout. Peut-être que je me sers de ces lignes musicales pour me tordre à souhait, dans une exhibition sordide. Mais ce n'est pas ce que je veux. Je ne voudrais pas que tu me prennes pour une autre. Je sais que cette ballade n'est ni la tienne ni la mienne. Elle mérite mieux que d'illustrer ta mort, nos amours passées et mon spleen. Elle ne m'appartient pas plus qu'à toi. Seulement voilà : malgré moi, cette ballade, entêtante, me relie à toi seul.

Le quatrième roman d’Émilie Gévart, Seconde Ballade (Les passagères), paraît ce jeudi 15 janvier 2026. La romancière, également comédienne et metteuse en scène, en livrait des extraits mardi 13 janvier dans un spectacle intitulé La Main gauche, au bar de la Comédie de Picardie. Il s’agit sans doute pour Émilie, de son livre le plus intime. Structuré en quatre partie en lien avec Chopin (I. Tempo uno, II. Fortissimo, III. Silenzio, IV. Coda) et un épilogue (Pianissimo), Seconde Ballade s’adresse à Jérôme, son amour de jeunesse : « Notre couple était malheureux mais notre attachement viscéral. Il a fallu mettre de la distance entre nous. C'était nécessaire pour continuer. Pour ne plus rien chercher à construire, réparer, aboutir. Nous n'étions pas faits pour vivre ensemble, j'en demeure convaincue. J'en demeure. Le mot est terrible. Je demeure, et toi, tu meurs. »

Juillet 2021, Émilie reçoit un SMS de Jérôme qui dix-neuf ans après leur rupture, souhaite prendre de ses nouvelles. La conversation reprend entre eux, de longues heures à échanger ou à sa souvenir, mais quelques mois plus tard, alors qu’il est hospitalisé en psychiatrie, Jérôme se suicide à 46 ans. « Je ne t’ai pas revu. Et tu es mort. » Que faire de cette plaie béante ? Que faire du silence qui s’étire ? Du sentiment de culpabilité ? Que faire de la colère ? Il faut les mettre en mots ; l’écriture est une nécessité. C’est par là peut-être, qu’Émilie pourra, non pas réparer ce qui est achevé, mais avancer et continuer à vivre. « Je sais qu'il faut y aller pourtant, écrire coûte que coûte. Que c'est justement là que loge le cœur de l'écriture. Dans ce qui résiste encore. Ce qui se refuse à surgir. Ce qui se cache derrière le mur. Ce que j'ai tant de mal à écrire... Sache qu'il y a de la douleur à ce geste. Je préférerais autre chose. Je préférerais vraiment mener un projet moins absurde que le suivant : écrire à un mort que j'ai perdu de vue vingt ans auparavant. Sache-le. Sache-le bien. Mais. Je n'arrive pas à écrire autre chose. »

C’est la Seconde Ballade de Frédéric Chopin (1810-1849) qui sert de structure au roman. Jérôme était pianiste, ce morceau était son préféré. Il l’a choisi pour sa cérémonie d’adieu, soigneusement planifiée. « Quelques jours plus loin, son père m'envoyait un enregistrement datant de 1994, d'un concert que Jérôme avait donné alors qu'il était encore un jeune musicien à l'avenir musical prometteur. C'est en l'écoutant depuis ma voiture face à une mer démontée que je saisis l'étendue du désastre qui venait de s'abattre sur moi. Et ce besoin qu'il y aurait, un jour, de l'écrire... »

La Seconde Ballade d’Émilie GévartLa Seconde Ballade d’Émilie Gévart

Le bref retour de Jérôme dans sa vie a fait resurgir chez Émilie – comme on ouvre la boîte de Pandore - le souvenir de la fille égarée qu’elle fut à cette époque. Au début des années 2000, le couple battait de l’aile puis se séparait. Prise dans les filets de sa souffrance psychique, Émilie s’enfonçait. Les images de sa chute qui reviennent jusqu’à la nausée, la relient à Jérôme, happé lui-même par son mal être. Pourtant le temps avait passé. Émilie a fondé une famille et dessiné les contours d’une existence qu’elle aime. La mort de Jérôme vient tout bouleverser et l’écriture s’impose comme seule réponse à la tragédie. « Je te retrouve ainsi. Comme un livre abandonné pendant de nombreuses années, qu'on se décide enfin à ouvrir à la page cornée pour renouer le fil, cette fois aller jusqu'au bout de l'histoire. Écrire notre épilogue. » Le style ô combien organique d’Émilie Gévart, fragmenté, polymorphe, « un tissu composite. Patchwork », a peut-être plus à voir encore avec la poésie – elle en écrit aussi - qu’avec le roman. L’oralité lui va en tout cas comme un gant.

La Seconde Ballade d’Émilie GévartLa Seconde Ballade d’Émilie Gévart
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