Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! et quelles peines ne s'éviterait−on point en y réfléchissant davantage ! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un séducteur ? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne qu'elle parler à sa fille ? Mais ces réflexions tardives n'arrivent jamais qu'après l'événement ; et l'une des plus importantes vérités, comme aussi peut−être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.

Les Liaisons dangereuses (Lettre CLXXV : Madame de Volanges à Madame de Rosemonde)

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Dernière représentation des Liaisons dangereuses à la Comédie de Picardie ce vendredi 9 janvier 2026 à Amiens. Le brillant roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803) justement né à Amiens*, est adapté et mis en scène avec brio par Arnaud Denis qui, à travers les magnifiques décors (Jean-Michel Adam) et costumes (David Belugou) de sa pièce, nous plonge d’emblée dans l’atmosphère du XVIIIe siècle.

Delphine Depardieu, récompensée par le Molière 2025 de la meilleure comédienne dans un théâtre privé pour son interprétation de la marquise de Merteuil, est entourée de comédiens remarquables, à commencer par Valentin de Carbonnières qui a repris le rôle du Vicomte de Valmont. C’est le duo/duel qui mène la danse de cet « opéra verbal » dont le langage est à la fois une arme de guerre et de séduction. « J’ai souhaité préserver, dans cette adaptation inédite, toute la finesse et la préciosité de la langue, indique Arnaud Denis. Sa force brute et ciselée. Et surtout la noirceur des personnages et du propos. Ce sont des monstres qui parlent, qui agissent (Je parle de Merteuil et Valmont bien sûr). C’est une histoire de panthères qui courent après des biches. Il est question de prédateurs et de proies, qui tourbillonnent dans une savane luxuriante. C’est du sang qui coule sur un tableau de Fragonard. »

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Publiées en 1782 dans un ouvrage dont la première édition est imprimée à Amsterdam, les 175 lettres des Liaisons dangereuses font scandale et déchaînent les passions, y compris contre Laclos (officier d’artillerie issu d’une famille bourgeoise récemment anoblie) qui affichait pourtant dans sa préface, des intentions louables : « Il me semble au moins que c’est rendre un service aux mœurs, que de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement à ce but. »

Le roman décrit le projet de vengeance de Mm de Merteuil contre le comte de Gercourt qui fut son amant et l’a quittée pour une autre. Il s’agit de corrompre sa cousine Cécile de Volanges, 15 ans, fraîchement sortie du couvent et promise en mariage à Gercourt. Le vicomte de Valmont, aristocrate libertin avec qui Merteuil a eu une liaison – dont elle promet en échange de ranimer la flamme - accepte la mission. Mais il s’emploie dans le même temps, à relever un défi plus à sa mesure : séduire la vertueuse présidente de Tourvel, une amie de sa tante Rosemonde (jouée par l’irrésistible Raphaëline Goupilleau). A 22 ans, la jeune femme est réputée aussi pieuse que fidèle à son mari. Les missives échangées entre les uns et les autres témoignent de la perfidie avec laquelle les anciens amants manipulent leur entourage, tant pour satisfaire leurs désirs et exciter leur attirance commune, que pour tromper l’ennui lié à leur condition noble.

Rencontre avec le public à Amiens, 7 janvier 2026Rencontre avec le public à Amiens, 7 janvier 2026Rencontre avec le public à Amiens, 7 janvier 2026

Rencontre avec le public à Amiens, 7 janvier 2026

Dans sa pièce dont certaines répliques rendent hommage au théâtre et à la littérature (Racine, Molière, Sade…), Arnaud Denis a conservé l’intrigue et modifié certains aspects du texte pour donner à comprendre en un temps court (1h40), les personnages et ce qui les unit. La Lettre CXXXI, adressée par Mm de Merteuil à Valmont, a ainsi été retravaillée afin que le passé de la marquise, mariée très jeune à un homme qu’elle n’avait pas choisi, éclaire ses motivations : « En effet, pour vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents qu’à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la nécessité où nous sommes d’en faire un continuel usage ? […] si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est pourtant conservée pure ; n'avez−vous pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens inconnus jusqu'à moi ? […] Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. »

Rappelons que Laclos publie aussi De l’éducation des femmes en 1783, un Discours dans lequel il dénonce les inégalités entre les sexes : « n'attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n'ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ; apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C'est à vous seules à le dire puisqu'elle dépend de votre courage. »

 

On rit parfois à l’écoute de certains propos des Liaisons dangereuses, à la fois flamboyants et cyniques… mais on rit toujours jaune. Et on souffre avec les victimes dont la confiance est sans cesse abusée et qui, c’est le propre de l’inversion de culpabilité, en éprouvent de la honte. La lettre XCVII, de Cécile de Volanges à la Marquise de Merteuil, est édifiante à cet égard : « Ce que je me reproche le plus, et dont pourtant il faut que je vous parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue autant que je le pouvais. […] Il est vrai que M. de Valmont a des façons de dire, qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez−vous que quand il s'en est allé, j'en étais comme fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. » Le piège diabolique qui se refermera sur ses instigateurs, met en œuvre des mécanismes de prédation qui n’ont pas pris une ride. Malheureusement.

 

*Plaidons une nouvelle fois ici pour que la ville d’Amiens fasse davantage savoir, ou matérialise dans l’espace public, le fait que Choderlos de Laclos y est né. Nombre d’Amiénois ignorent encore que l’auteur de ce chef d’œuvre célèbre dans le monde entier, a un lien avec leur ville…

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