Laurent Mauvignier était à la Gaîté Lyrique à Paris le 21 février 2026 pour échanger avec Sylvie Tanette au sujet de La Maison vide (les éditions de Minuit), son roman familial lauréat du Prix Goncourt 2025. Intitulée « Faire revivre les fantômes familiaux », cette rencontre se déroulait dans le cadre de la 7e édition du festival de littérature Effractions porté par la Bibliothèque publique d’information.

Laurent Mauvignier : « Ce que je trouve souvent pénible dans le roman, c'est qu'on ne voie pas le travail, non pas au sens laborieux mais au sens du processus d'écriture. Moi j’aimerais bien voir les repentirs. Parfois je me dis qu'il faudrait pouvoir regarder les pages ratées à l'intérieur même du roman, et voir comment on les reprend. Comme dans la peinture. Ça ne se fait pas dans le roman. On nous donne à voir, à lire, un produit fini, très lisse. Il y avait cette question-là aussi : ne pas seulement raconter une histoire, mais aussi l'histoire de l'écriture en train de se faire…

Le roman et l'autofiction se regardent en chien de faïence et s’opposent un peu comme deux frères ennemis. Moi je suis vraiment du côté des romanciers, mais il y a quelque chose qui me fascine dans l'autofiction, c'est comment on arrive à produire un effet de réel aussi puissant ? Dans l'autofiction, vous mettez « je » sans même écrire votre nom, tout le monde croit en ce « je ». Personne ne le remettra en cause. J'ai l'impression qu'on est à une époque où on peut utiliser les outils de l’autofiction dans la fiction. Je trouve cela vraiment intéressant à faire. Depuis le début de cette histoire avec La Maison vide, je suis très troublé par le fait que personne n’envisage que le narrateur puisse être quelqu'un d'autre que moi. Alors qu’il n'y a pas une seule fois où mon nom est cité dans le livre, pas une…

Avec un livre comme ça, vous savez que vous allez passer par des genres totalement galvaudés, la saga familiale, mais aussi 14-18 ! La guerre, c'est un genre littéraire mais 14-18 est un genre dans le genre. Donc il faut vraiment trouver une forme qui puisse décrasser tout cela de manière un peu forte. Toutes ces questions-là, pour moi se posent en bloc…

Pendant très longtemps, on nous a enseigné la Première puis la Seconde Guerre mondiale comme deux choses très séparées. Mais plus le temps passe plus on s'aperçoit que ce bloc temporel correspond à un moment de l'Histoire qui fait deux générations, c'est très rapproché en réalité dans le temps… Par exemple, il y a des gens qui ont été collabos alors que leurs parents sont morts à Verdun. Comment est-ce possible ? Qu'est-ce qui se passe dans la tête des gens pour que, d'une génération à l'autre, il puisse y avoir des mouvements aussi contradictoires ? C'est comme s'il y avait une sorte de dialogue en fait, parfois un dialogue de sourds mais quand même, entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Et puis finalement, il n'y a pas tant de différences dans la façon de vivre des gens. Le patriarcat, le monde agricole, etc. Ce monde qui est extrêmement dur, c'est à peu près le même. Ça commence à se déliter après, dans les années 50…

Festival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté LyriqueFestival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté Lyrique
Festival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté LyriqueFestival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté Lyrique
Festival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté LyriqueFestival Effractions 2026 : Laurent Mauvignier à la Gaïté Lyrique

Je pense que le fait d'être un homme parlant de personnages féminins, me permet de me dévoiler beaucoup plus, d’être plus à l'aise dans la fiction. Vous savez, la fiction aide à porter ce qu'on n'arrive pas forcément à se dire à soi-même. Et plus la personne est éloignée finalement, plus elle peut nous ressembler. Il y a une sorte de paradoxe du personnage. J'ai l'impression que cela permet d'assumer plus de choses. En tout cas, assez spontanément, je ressens plus facilement les personnages féminins. Peut-être que c'est aussi une conséquence de quelque chose qui vient de mon enfance - il y a peut-être de la campagne, de l'éducation ouvrière, paysanne - où être un homme, impliquait un certain type de comportements parce que non seulement les femmes sont assignées à résidence, mais les hommes sont aussi pris dans des injonctions très brutales, très pénibles. Un homme ça n'a pas beaucoup d'imagination, ça aime les voitures, c'est tout le temps dehors, ça ne rentre pas dans les maisons, une cuisine, quelle horreur ! Ça ne parle pas... Vous voyez toutes ces images ? En fait, non merci ! Pas pour moi ! Je ne veux pas être ça moi. C'est hors de question…

Ce qui m’intéresse dans l’Histoire, c'est ce qui peut éclairer notre présent. Sinon, écrire un livre sur une région, sur une époque, ça prend une petite couleur sépia, un peu anachronique qui ne m'intéresse pas tant que cela. Ce qui m'intéresse, c'est plutôt, en pensant à l'enfance de ces femmes par exemple ou même de ces hommes, de voir qu'ils ne sont pas très différents de nous. Dans leurs espoirs, leurs attentes… Ils ont un monde sans doute encore plus contraignant mais ne sont pas très différents, en tout cas dans leurs aspirations. En regardant cette époque-là, on peut se dire : « attention, tout cela n'est pas si loin et ce que l’on croit être nos acquis, notre liberté, etc. rien n'est si évident en fait ». L’Histoire est quand même là pour nous rappeler, pour peu qu'on ne prenne pas garde, que l’on oublie… que parfois ça peut tourner très mal…

En arrière-plan, il y a toujours eu Marguerite comme une sorte de questionnement un peu surplombant. C’était à partir d'elle que je voulais écrire ce livre, sur elle. Parce que je pense qu’en creux, cela m'a sans doute permis de régler des questions autour de la mort de mon père. Mais ça ne m'intéresse pas de parler de la mort de mon père dans un livre, c'est trop personnel, c'est trop direct, je ne peux pas faire cela. Mais questionner la figure de ma grand-mère beaucoup plus compacte pour moi, ça m'intéressait. Quand j'ai commencé à travailler sur elle, j’ai découvert la légion d'honneur de mon arrière-grand-père. Son père a été un héros à Verdun ! J'ai essayé de trouver quelle logique il pouvait y avoir à cela. Pour moi, il y en a une puissante qu'on retrouve dans la littérature. Dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth, on a vraiment ces parcours de déchéance de famille liés au fait que l'héroïsme est un poison. On ne le dit pas assez. On confond un acte de bravoure, de courage, qui est toujours merveilleux et heureusement qu'il y a des gens capables d'actes comme cela. Mais ces figures héroïques, ça tue l'humanité dans ces gens. Quelqu'un qui a fait quelque chose d'extraordinaire, on le résume à ce qu'il a fait d'extraordinaire mais on ne voit pas qu'il a d'autres zones, des zones intimes qui peuvent être sombres, pas forcément glorieuses. Et je me suis dit que je pouvais tout à fait imaginer une Marguerite à qui on a parlé de son père comme d'une figure indépassable de droiture, un peu le côté général de Gaulle. Je le tiens d’une conversation avec des fils de gaullistes qui avaient tous fait 68 et qui me disaient tous la même chose : « on a fait 68 pour faire chier notre père ». Je trouve cela passionnant. A force d'héroïsme, vous privez les gens de leur humanité. Vous en faites des figures avec qui vous ne pouvez rien négocier, rien vivre. Il n’y a pas d'altérité en fait. Qu'est-ce qu'il vous reste ? Il vous reste la négation. Il vous reste la force négative qui est une force de vie. De ce point de vue-là, je me suis dit que Marguerite avait en fait un côté punk, no future. Elle est obligée de passer par quelque chose de négatif. Elle n'a pas d'espace d'existence. Elle est obligée de se perdre pour avoir une chance d'exister. Et ça j'en suis à peu près certain...

Il n'y a pas totalement de déterminisme, je crois que c'est plus complexe que cela, il y a la personnalité des gens qui joue. Et puis il y a les hasards de l'Histoire. La répétition des guerres par exemple, dans les histoires de traumatismes familiaux, ce n’est pas prévu au programme mais ça arrive quand même. Comment ça interfère sur les uns et les autres ? Comment d'une certaine manière on se répond à travers ces éléments-là ? Les réponses pourraient être différentes. Mais à la fin, j'essaie de trouver le lien souterrain possible entre une jeune femme en 1905 qui se marie avec un homme qu'elle n'aime pas, avec une soirée de noces qui en réalité est un viol, et un homme qui se suicide en 1983. Pour moi, il y a un lien. L'art du roman, c'est l'art de poser la question de ce lien. »

 

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