Lumières d’hiver, la quatrième édition du festival littéraire organisé par le Réseau des médiathèques du Beauvaisis s’est déroulée du 12 au 14 février 2026 sur le thème « Affronter le dragon : littérature et patriarcat ».

Samedi 14 février 2026, j’ai eu le plaisir d’animer à la médiathèque du centre-ville de Beauvais, la table ronde « En finir avec nos violences ». Avec Valérie Manteau, marraine du festival, journaliste et écrivaine lauréate du Prix Renaudot en 2018 pour Le Sillon (Le Tripode), Juliet Drouar, auteur, thérapeute, et chercheur sur les questions de dominations, et Lola Guiton, autrice, comédienne et metteuse en scène dont la pièce, Être le père d’un bâtard était jouée le 12 février au Théâtre du Beauvaisis.

 

Dans son troisième livre Entre chiens et loups (Stock), Valérie Manteau nous plonge au cœur du procès des viols de Mazan qui commence au tribunal d’Avignon le 5 septembre 2024. Gisèle Pelicot, 72 ans, a été droguée pendant dix ans par son mari qui la livrait pendant son sommeil, au domicile conjugal, à des hommes de la région recrutés sur internet. Les viols ont été filmés, ce qui a permis d’identifier une cinquantaine de ses agresseurs : « Ensemble, ils forment une meute de loups solitaires aux profils étonnamment divers, dans un carottage représentatif de la société française. ».

Valérie Manteau qui habite à Marseille, n’a pas hésité lorsqu’elle a su que Gisèle Pelicot refusait le huis clos. « Je suis allée au tribunal d'Avignon comme on descend de chez soi pour aller grossir une manifestation qui crie sous nos fenêtres : « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous. »» Elle assiste à ce procès hors normes pendant trois mois en tenant un journal de bord - « L’écriture est un bon tuteur quand on s’aventure dans les méandres de l’âme humaine » -, et espère qu’il va être l’occasion pour la société dans son ensemble, de s’interroger en profondeur sur ce qui rend possibles de tels crimes. Mais le « théâtre judiciaire » qui se déroule sous ses yeux n’est pas à la hauteur des enjeux, « la salle d’audience semble hermétique aux débats qu’elle agite dans le monde entier ». Les avocats de la Défense nourrissent le « contre-feu visant à faire passer les hommes pour des victimes » tandis que les accusés, malgré les preuves matérielles qui les accablent tous, nient sans vergogne avoir violé Gisèle Pelicot. Lâcheté et déni. Ils seront tous condamnés.

Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences

La soumission chimique, l’emprise de Dominique Pelicot, la question du consentement de la victime sont au cœur des débats... L’autorité judiciaire est censée garantir les droits de celle-ci, et interdire toute victimisation secondaire, mais on en est loin en réalité. « J’ai l’impression que la coupable, c’est moi, et que derrière moi, les 50 [co‑accusés] sont des victimes », s’indigne-t-elle, tenant bon cependant. Le spectre de l’inceste plane aussi sur ce procès : certains accusés l’ont subi dans l’enfance, Dominique Pelicot lui-même. Et tout porte à croire qu’il a aussi drogué et abusé sa fille, Caroline Darian.

Au-delà du témoignage de première main qu’il constitue, Entre Chiens et loups est une réflexion documentée qui emprunte à la sociologie, à l’anthropologie, à la littérature, à la philosophie, à la psychanalyse... On croise notamment entre ses pages Virginie Despentes, Camille Paglia, Neige Sinno, Sigmund Freud, La Princesse de Clèves, Dorothée Dussy, Pinar Selek, Hannah Arendt, Alex Marzano-Lesnevich, Constantin Alexandrakis ou Maggie Nelson… Valérie Manteau elle-même est présente dans ce livre comme dans les deux précédents, en tant que femme à la fois intimement ébranlée par l’affaire, et essayiste prise d’une « fiévreuse passion de comprendre ». Elle s’intéresse à la question du langage, aux relations hommes-femmes, aux dénis collectifs, aux représentations de la sexualité (culture du viol, pornographie)… Elle nous invite à réfléchir avec elle et à nous confronter à la réalité.

Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences

C’est aussi ce que fait Juliet Drouar dans son essai Sortir de l’hétérosexualité (Binge/Points). L’hétérosexualité n’y est pas évoquée en tant qu’orientation sexuelle mais en tant que système de domination qui fonde nos sociétés. « Penser l'hétérosexualité, c'est réfléchir à un régime politique qui construit des personnes dominantes et des personnes dominées sur la base de leurs organes sexuels, et les met systématiquement en relation intime, afin que les dominants en tirent des bénéfices. » Selon les chiffres 2024 de l’Observatoire national des violences faites aux femmes : toutes les deux minutes en France, une femme subit un viol ou une tentative de viol, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, les femmes représentent 85 % des victimes de Violences sexistes et sexuelles, 228 000 femmes victimes ont été enregistrées par la police ou la gendarmerie en 2024, 54 % des victimes connaissaient personnellement leur agresseur. Dans son livre, Juliet Drouar propose d’en finir avec « la sacro-sainte différenciation des sexes » qui ne repose sur aucun ordre naturel, et de se passer du genre comme structure. « Se découvrir comme des personnes plutôt que comme des sexes hiérarchisés », « briser la différence sociale par le sexe » autrement dit le sexisme, pour entretenir des relations apaisées.

La culture de l’inceste (Seuil/Points), ouvrage collectif codirigé par Juliet Drouar et la journaliste et autrice Iris Brey, nous engage à ne pas non plus détourner les yeux face à un phénomène bien plus massif qu’on ne l’imagine. « Selon le sondage Ipsos de novembre 2020 réalisé pour l'association Face à l'inceste, 1 Français sur 10 affirme avoir été victime de violences sexuelles durant son enfance. Dans 80 % des cas au sein de la sphère familiale. » Un quart environ des « incesteurs », sont des femmes. Moins de 4 % des viols sur mineurs font l'objet de plaintes. On parle volontiers de faits divers mais on ne parle pas de phénomène structurel. Comme l’écrit Iris Brey : « L'inceste est le point d'aveuglement de nos sociétés et de nos arts ».

Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences

Le livre analyse « les rouages du monde patriarcal », les rapports de domination entre adultes et enfants, la culture pédocriminelle qui banalise les situations d’inceste, la loi du silence, l’amnésie traumatique et les mécanismes biologiques de sauvegarde qui se mettent en place chez les victimes de traumas. « Faire société par la domination de l'autre, par l'âge, par le sexe, par la classe ou autre chose est un construit que nous pouvons déconstruire. Encore faut-il le vouloir. Tenter de comprendre l'inceste comme une résultante nécessaire de ces dominations, c'est s'armer de volonté. » Juliet Drouar a aussi exploré le thème de l’inceste dans son premier roman, Cui-cui (Seuil) paru en 2025. Il met en scène en 2027, une personne de 13 ans qui porte le lourd secret des abus sexuels que son père lui inflige. Une fiction dans une langue extra-ordinaire qui permet – en refusant tout voyeurisme - de faire comprendre ce que représentent les violences intrafamiliales et comment elles s’exercent sur les corps et sur les cerveaux. Et qui permet aussi de présenter le droit de vote des mineurs et la politisation de l’enfance, comme des leviers de lutte contre les violences.

Cette lutte est également le sujet de TRAUMA – En finir avec nos violences (Stock), essai de Juliet Drouar qui a jugé important en tant que thérapeute, de « connecter les problématiques de santé mentale avec celles des violences et des violences systémiques. Reconnaître que violences et traumatismes se nourrissent mutuellement et perpétuent les relations de domination. Qu'en soignant mieux les souffrances psychosomatiques, on peut agir collectivement pour juguler les violences. »  Les traumatismes subis laissent des traces physiques et mentales chez les victimes, « un corps bloqué en mode danger » par exemple, qui vont activer chez elles un état défiance, et potentiellement les faire entrer dans un relationnel de domination. Une expérience traumatique peut aussi entraîner des phénomènes d’addiction. Sans jamais déresponsabiliser les auteurs d’actes violents, Juliet Drouar décortique avec précision les conséquences d’un trauma, et propose des outils pour éviter que la souffrance ne se change en violence.

Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violencesFestival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences

Dans la pièce de Lola Guiton, Être le père d’un bâtard, deux personnes sont sur scène : un musicien à la guitare électrique (Victor Bindefeld) et une comédienne (Irène Voyatzis) qui porte seule le discours. Dans ce discours, trois adolescentes victimes de crimes barbares sont évoquées : Sacha, Maria et Nora inspirées de jeunes femmes réelles : Shaïna [Creil, 2019], Mina [Rio de Janeiro, 2016] et Mona [Iran 2022]. La pièce commence par l’évocation de Sacha/Shaïna à travers une photo d’elle prise sur une plage. Très vite la narratrice déclare : « Je m’imagine les images, les étapes de ce qui a été le calvaire de ta vie. Et je suis choquée et je suis indignée et je suis révoltée pourtant au fond de mon ventre je ne suis pas sidérée je suis animée. L’horreur de la sexualité, l’horreur du machisme, l’horreur de la lâcheté me fascinent. » C’est à partir de cet aveu, d’une excitation abordée de manière très frontale, que la réflexion va pouvoir commencer pour la narratrice et aussi pour les spectateurs.

L’autrice évoque son rapport à la pornographie, et questionne l’impact que les films consommés dès l’adolescence, ont eu sur la construction de son désir. Au-delà de la pornographie, ce sont toutes les représentations de la sexualité que l’on peut interroger. Comment se fait-il que la violence que des hommes exercent sur des femmes, puisse être source de désir, alors même qu’on la condamne intellectuellement ? La pièce mentionne aussi les images choquantes relayées par les médias qui sous couvert d’informer, participent d’une banalisation de la violence dans la société : « La diffusion de ces images formatent nos imaginaires, légitiment nos comportements, sont le lit de nos actes futurs ».

Dans la pièce, plusieurs voix s’expriment à l’intérieur du discours porté par la comédienne Irène Voyatzis. Il y a la voix de la narratrice qui évoque à la première personne ce désir dont elle a honte. Et il y a une autre voix en alternance, qui s’adresse aux trois adolescentes martyres, « une sorte de fée à mi-chemin entre la marraine et la maquerelle. Elle incarne la gardienne du patriarcat. À travers elle, il est question d’une autre forme de violence, peut-être plus insidieuse, qui s’exprime dans la transmission féminine des rapports de domination. » Enfin, la dernière voix qui compte beaucoup dans la mise en scène, c’est la musique de Victor Bindefeld à la guitare électrique (unique présence masculine), qui dialogue avec le texte ou se déploie dans ses silences. Être le père d’un bâtard confirme que le spectacle vivant et la scène, sont des endroits privilégiés pour faire surgir l’intime, et lui donner une dimension politique : « Je repense à cette phrase on ne transformera pas le monde si on ne transforme pas les imaginaires et je pense qu’elle est ma clé. Fabriquer d’autres images. Inventer d’autres histoires ». Et vouloir en finir avec nos violences…

Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Festival Lumières d'hiver 2026 : En finir avec nos violences
Retour à l'accueil