Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée

Samedi 21 mars 2026, j’ai eu le plaisir d’animer à la bibliothèque Louis Aragon d’Amiens, une rencontre avec Xavier Coste au sujet de ses deux romans graphiques parus chez Sarbacane en 2021 et 2024 : 1984, adaptation du roman de George Orwell (Prix BD Fnac France Inter 2022), et Journal de 1985, son prolongement librement inspiré de l’univers d’Orwell. Cette rencontre s'inscrivait dans le cycle des évènements « Le Langage – Une langue et des mots » organisés par le réseau des bibliothèques d’Amiens métropole.

Roman dystopique devenu culte, 1984 est le neuvième et dernier livre de l’Anglais George Orwell (1903-1950). Il est publié en 1949, un an avant le décès de son auteur des suites de la tuberculose. L’univers très sombre qu’il y décrit s’inspire d’une autre dystopie parue en 1920 : Nous autres, de l'écrivain russe Evgueni Zamiatine. Le roman se situe en avril 1984, au sein d’un monde partagé entre trois super-Etats qui s’affrontent à tour de rôle dans une guerre permanente : L’Eurasia, l’Estasia et l’Océania. L’histoire se concentre dans la ville de Londres, capitale de l’Océania en proie à un régime totalitaire. La population est divisée en trois groupes : le Parti intérieur (élite dirigeante : 2 %), le Parti extérieur auquel appartient le personnage principal Winston Smith, qui travaille au ministère de la Vérité, et enfin le Prolétariat, « Fourmillantes masses dédaignées » (85 % de la population). Tout en haut de cette pyramide, Big Brother « infaillible et tout-puissant […] est le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa fonction est d’agir comme un point de concentration pour l’amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement ressenties pour un individu que pour une organisation. »

Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée

Très impressionné par la lecture de 1984 à l’adolescence, à une époque où le dessin était déjà son langage de prédilection, Xavier Coste a dû patienter pendant quinze ans avant de pouvoir se lancer dans son adaptation en bande dessinée. Plusieurs éditeurs se sont d’ailleurs emparés de l’œuvre en 2021, au moment où les droits patrimoniaux d’Orwell tombaient dans le domaine public (70 ans après sa mort selon la législation). Xavier Coste a souhaité conserver toute la trame du roman et retravailler avec son éditeur à partir de la version originale en anglais. La plus célèbre traduction française, réalisée pour Gallimard, reste celle d’Amélie Audiberti en 1950.

L’esthétique qui a nourri le travail de Xavier Coste est celle du cinéma des années 30, et en particulier du film de science-fiction muet Metropolis (1927) de l’Allemand Fritz Lang. Pour traduire en dessin la négation de l’individu et son écrasement par le système, il a eu l'excellente idée de mettre en relation une architecture massive et des individus souvent réduits à leur ombre. C’est le brutalisme (phénomène international des années 1950–1970 qui magnifie le béton brut et se caractérise par son gigantisme) qui lui a servi de modèle pour l’élaboration de son décor. Les Espaces d’Abraxas à Noisy-le-Grand (Ricardo Bofill, 1978), le Central téléphonique Murat à Paris (Pierre Vivien, 1970) ou l’église Notre-Dame de Royan (Guillaume Gillet, 1958) font partie des bâtiments qui l’ont inspiré. Le format carré de l’album, assez rare en bande dessinée, renforce le sentiment d’oppression de 1984.

Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée

Entre techniques numériques et traditionnelles, jouant sur des atmosphères colorées changeantes en fonction des lieux traversés par Winston, Xavier Coste a recréé l’univers d’Orwell sans jamais le trahir, afin de le rapprocher du lecteur d’aujourd’hui. Les silhouettes qui peuplent son album ressemblent aux employés de bureau de La Défense à Paris, plutôt qu’à des ouvriers en salopette bleue, l’uniforme du Parti dans le roman. Lui qui redoute toujours de s’ennuyer en dessinant, s’affranchit volontiers des cases de la bande dessinée, et déploie certains de ses dessins sur la double planche. Il adapte son style aux différents moments de l’histoire : le monde des prolétaires (« a whole world-within-a-world », « un monde entier dans un monde » selon Orwell), ne ressemble pas à celui des membres du Parti. Les scènes où Winston et Julia se retrouvent - on l’oublie souvent mais 1984 est aussi une histoire d’amour ! – se distinguent des scènes situées dans les ministères, mais l’ensemble est toujours cohérent.

Sur le plan narratif, alors que l’histoire est racontée par un narrateur omniscient dans le roman, Xavier Coste choisit de faire parler Winston à travers son journal, puis c’est un membre du Parti qui endosse le récit après l’arrestation du héros. Ce procédé lui permet d’éviter une voix off qui aurait sûrement rendu le propos moins dynamique. La surveillance et la propagande via les télécrans, la falsification de l’Histoire, l’omniprésence des discours sur la guerre, le puritanisme, la torture physique et psychologique (2+2=5), tous les ingrédients du régime totalitaire imaginé par Orwell, sont repris dans la bande dessinée.

Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée

La question du langage, si chère à l’écrivain, est également traitée. Chez Orwell, les noms des ministères comme les slogans du Parti sont caractéristiques de l’inversion sémantique qui s’opère dans les régimes totalitaires. Les principes du novlangue (newspeak), langue officielle de l’Océania inventée pour répondre aux besoins idéologiques de l’Angsoc (socialisme anglais), sont exposés dans un appendice à la suite du roman. Dans la fiction, ils sont portés par le personnage de Syme, un camarade de Winston membre de l'équipe d'experts qui compilent la onzième et dernière édition du dictionnaire novlangue. Celui-ci réduit drastiquement le vocabulaire disponible. Exemple autour du mot Bon : Inbon = Pas bon, Plusinbon = Vraiment pas bon, Plusbon = Très bon, Doubleplusbon = Excellent. « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre la pensée ? Nous rendrons impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer ! » résume Syme.

Si George Orwell, membre de la gauche antistalinienne, a choisi d’installer son histoire en Angleterre, c’est sans doute pour mettre en garde l’Occident. A cet égard comme à beaucoup d’autres, son œuvre entre en résonance avec notre époque (Voir à ce sujet le documentaire édifiant de Raoul Peck, Orwell : 2+2=5 en salles depuis le 25 février 2026). Comment ne pas penser à Donald Trump et à son réseau Truth Social, ou aux centaines de mots bannis des communications officielles de l’administration américaine depuis sa prise de fonctions du 20 janvier 2026 : activisme, crise climatique, féminisme, oppression, santé mentale, ségrégation, pour n’en citer que quelques-uns… Pour Orwell, le totalitarisme commence par notre résignation vis-à-vis de la manipulation du langage ou de sa destruction, qui vont de pair avec la destruction de la vérité. Son essai Politics and the English Language (1946), en français La politique et la langue (1001 Nuits) traduit par Mehdi Ouraoui, apporte un éclairage sur cette question.

Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinéeXavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée

Dans Journal de 1985, Xavier Coste prolonge l’univers d’Orwell et l’univers qu’il a lui-même déployé dans son adaptation, avec des nuances qui en renouvellent l’esthétique. L’album commence le 24 janvier 1985 et prend juste le relais du roman d’Orwell. On y retrouve pour un temps ses personnages : Winston, Julia et O’Brien, dans une société soumise à la Terreur et au chaos, sur laquelle plane toujours l’ombre de Big Brother. L’Estasia et l’Eurasia sont unis pour faire la guerre à l’Océania dont la population souffre.

Le héros-narrateur de Xavier Coste s’appelle Lloyd Holmes, 34 ans, veilleur de nuit dans un musée, le Palais de la Victoire. Il est surtout un agent infiltré qui travaille pour L’Organisation, un réseau de résistants clandestin. Sa mission consiste à faire circuler un livre interdit : Le Journal de Winston. A travers cette nouvelle intrigue, l’auteur poursuit la réflexion de 1984 sur des sujets tels que l’endoctrinement de la jeunesse, la censure, la guerre comme instrument politique… Il réactualise le propos sur le plan de la technologie.  Il pousse aussi le lecteur à s’interroger sur les méthodes employées par ceux qui luttent contre l’injustice : est-ce que la fin justifie les moyens ? Ce sujet, lui aussi, reste d’une brûlante actualité.

Si vous voulez une image de l'avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain, pour toujours. La morale à tirer de cette dangereuse situation cauchemardesque est simple : ne laissez pas cela se produire. Tout dépend de vous.

George Orwell dans un entretien avec une équipe de la BBC quelques semaines avant sa mort en 1950

Xavier Coste : L'ombre de Big Brother en bande dessinée
Retour à l'accueil