30es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens : ouverture
12 juin 2026Les 6 et 7 juin 2026, le week-end d'ouverture des 30es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens organisés par l'association On a marché sur la Bulle, a répondu aux attentes des organisateurs, et des amateurs de neuvième art qui se sont pressés à la halle Freyssinet. La seule journée de samedi a attiré pas moins de 5000 visiteurs ! En haut de l'affiche de cette édition anniversaire qui rassemblait une soixantaine d'auteurs - et qui en rassemblera autant lors du week-end de clôture des 20 et 21 juin - l'Américaine Emil Ferris, autrice du diptyque Moi, ce que j'aime, c'est les monstres (Monsieur Toussaint Louverture) et le Japonais Hiro Mashima, mangaka créateur du shônen Fairy Tail (Pika). Leurs œuvres sont remarquablement mises en valeur dans les expositions qui leur sont dédiées. Le savoir-faire de l’équipe du festival n’est plus à démontrer dans ce domaine.
La dimension patrimoniale de cette édition, avec les expositions Mickey et ses amis, une longue histoire dessinée, et Lucky Luke court toujours, à Amiens réalisée avec le soutien de la famille Morris pour les 80 ans du héros, ont attiré un large public. L’univers de Pénélope Bagieu, autrice militante et figure incontournable de la scène BD contemporaine, fait également l’objet d’une exposition réussie. Côté jeunesse, Le Buveur d’encre (Steve Baker) et Molang (Hye-Ji Yoon et Marie-Caroline Villand) ont beaucoup de succès. Avant le retour des auteurs pour le dernier week-end du festival, la halle Freyssinet est accessible gratuitement les 13 et 14 juin, formule idéale pour découvrir les expositions sans l’effervescence des autres week-ends.
Parmi les temps forts de cette édition : « Monstrueuses et culottées » le face à face Emil Ferris / Pénélope Bagieu animé par le journaliste Vincent Brunner. Les deux autrices se connaissent et s’admirent mutuellement. Pénélope Bagieu faisait partie du jury qui a décerné le Fauve d’or du meilleur album à Moi, ce que j’aime, c’est les monstres lors du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2019. Lorsque Vincent Brunner demande de quoi elles ont parlé lors de leur rencontre de la veille, la réponse d’Emil Ferris donne le ton en anglais : « REVOLUTION » !
Les deux autrices ont en commun d’avoir écrit des ouvrages qui figurent aujourd’hui parmi les banned books dans certains états américains, interdits dans les bibliothèques et dans les écoles. En 2023, l’Association américaine des bibliothèques (ALA) a recensé 4 240 titres ciblés par la censure. « Aujourd’hui, résume ironiquement Pénélope Bagieu, si tu ne t’es pas fait bannir ton livre aux États-Unis, tu as raté ta vie ! »
Autre point commun entre les deux autrices, la comédienne Margaret Hamilton qui incarne la terrible sorcière de l'Ouest dans Le Magicien d'Oz (1939) avec Judy Garland. Elle fait partie des Culottées (Gallimard, 2016) de Pénélope Bagieu. Cette sorcière était l’héroïne d’Emil Ferris quand elle était enfant : « Je l’adore. Je crois que je voyais en elle mon futur moi ! Je devais avoir quatre ans environ, ma mère m’a surprise à ricaner comme elle devant le miroir. » Pour la petite Pénélope en revanche, elle fut « la toute première méchante » qui lui faisait tellement peur qu’elle devait quittait la pièce à chacune de ses apparitions.
Emil Ferris compare la bande dessinée à de la sorcellerie. « Le cerveau a deux hémisphères, explique-t-elle. L’un dédié à la logique nécessaire à la compréhension des textes, l’autre pour comprendre les symboles, les dessins, les couleurs. Le support graphique a un pouvoir incroyable ! C’est peut-être à cause de cela que certains en ont peur, ils n’ont qu’un seul hémisphère cérébral qui gère leur esprit, moi j’en ai deux ! Dans l’écriture, la sorcière est une conteuse. La vérité c’est que nous sommes là pour raconter des histoires. Les sorcières sont là pour raconter des histoires et pour soigner les gens. »
A propos de la dimension politique de son travail, Pénélope Bagieu considère qu'être une femme qui prend la parole et qui raconte des histoires, c'est être engagée. Et proposer des personnages différents, c'est être engagée aussi. « Mais je ne suis jamais à l'aise avec le terme d'engagement ou de militantisme dans la bande dessinée, nuance-t-elle. Parce que je trouve qu'on prend relativement peu de risques par rapport aux militantes qui sont sur le terrain. J'ai l'impression de travailler dans un confort très agréable. Ce n'est pas difficile d'être engagé aujourd'hui, on est subversif avec pas grand-chose, malheureusement. »
Emil Ferris acquiesce : « Ces dernières années ont été très difficiles pour nous tous. D’ailleurs, vive la Palestine libre, le Liban libre, le Soudan libre et le Congo libre ! Et ça me fait vraiment mal de devoir me soucier de ces choses-là. […] Mais nous, en tant qu'artistes, je crois que c'est un devoir absolu de nous opposer, ce n'est pas un luxe, c'est notre devoir. Et c'est difficile. On a l'impression de ne rien changer, parce qu'en vérité, que faisons-nous ? J'étais tellement découragée ces deux dernières années, parce que j'étais assise dans mon atelier et je me demandais : est-ce que je vais même réussir à publier après ce que j'ai vu sur Internet ? Après avoir vu des enfants brûlés vifs ? Est-ce que je peux me motiver pour retourner au travail et écrire sur une petite fille dans le Chicago des années 60 ? […] C'est dur, en ce moment, pour nous tous. Et je veux vous prendre dans mes bras, parce que je sais que vous ressentez cela. Et je partage votre peine, je partage votre désarroi face à cette situation, mais continuez simplement à utiliser cette énergie que vous produisez en tant qu'êtres créatifs, qui construisent, qui créent. »
Autre table ronde de ce premier week-end, que j'ai eu le plaisir d'animer : « Léger ou engagé : raconter le quotidien » avec Guy Delisle, Maëlle Reat et Fabien Toulmé.
C’est un lieu précis qui est au cœur du dernier livre de Guy Delisle, L’occupation des sols (Gallimard), adaptation de la nouvelle de Jean Echenoz : « Comme tout avait brulé - la mère, les meubles et les photographies de la mère, pour Fabre et le fils Paul c'était tout de suite beaucoup d'ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir et se refaire dans les grandes surfaces. » La seule image qui reste de Sylvie Fabre est un portrait publicitaire géant sur la façade d’un immeuble, devenu lieu de promenade pour le père et le fils endeuillés. Mais cette image aussi, est vouée à disparaître, grignotée jour ab après jour, par les aménagements urbains et le plan d’occupation des sols. Comment résister à l’inéluctable effacement ?
Le deuxième album de Maëlle Reat paru chez Actes Sud s’appelle (Murmures) De cafés. Il s’agit d’un recueil de saynètes dans lesquelles l’autrice restitue avec humour et tendresse, des tranches de vie de ces fameux cafés qui font partie de notre quotidien. Maëlle observe, écoute – parfois invente ! – et exploite les ressources dont dispose la bande dessinée, pour mettre en récit ces moments savoureux, de Paris à Marseille en passant par Lille, Montréal, Minorque et même Amiens !
ULIS (Delcourt, 2025) de Fabien Toulmé, nous plonge dans le quotidien d’enfants réunis au sein d’une Unité Localisée pour l'Inclusion Scolaire, dispositif de soutien qui permet à des élèves en situation de handicap ou en difficulté, de bénéficier de temps d’enseignement adaptés au sein des établissements ordinaires. Concerné par la question en tant que père, il a envisagé de faire un film pour mettre en lumière ces unités. Mais c’est un livre qui a vu le jour, dont le personnage principal, Yvan, est un ingénieur informatique en burn-out, arrivé au collège en tant qu’AESH (Accompagnant des élèves en situation de handicap) pour aider Matisse, jeune autiste de 12 ans. Au fil de l’année scolaire, chacun apprend au contact de l’autre, à apprivoiser ses émotions.
A travers ces trois albums et d'autres de leurs bibliographies, nous avons échangé au sujet de leurs processus créatifs, de leurs partis pris narratifs, de la relation qu'ils entretiennent avec leur double de papier dans les récits autobiographiques, de l'identification du lecteur aux personnages dans les albums qui racontent le quotidien. Sachant bien sûr qu'il y a quotidien et quotidien... Et que pour certains, le quotidien a tout d'une odyssée !
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