Rencontres avec l'équipe du Dernier Pharaon, une aventure de Blake et Mortimer

L’équipe 100 % belge du Dernier Pharaon (Ed. Blake et Mortimer – Dargaud) était présente à Amiens les 31 mai et 1er juin 2019 pour les 24es Rendez-vous de la bande dessinée. J’ai eu le plaisir d’animer deux tables rondes avec François Schuiten (dessin et scénario), l’affichiste et illustrateur Laurent Durieux (couleur), le cinéaste et metteur en scène Jaco Van Dormael (scénario) et l’écrivain Thomas Gunzig (scénario) pendant le festival et en amont, lors de la Journée professionnelle. Une exposition à la Halle Freyssinet - visible tous les week-ends jusqu’à la fin du mois de juin - est consacrée à leur album, un hors-série des aventures de Blake et Mortimer.

C’est l’éditeur Yves Schlirf, directeur de Dargaud Bénélux, qui a eu l’idée de ce projet. Durant plusieurs années, il a tenté de convaincre François Schuiten, sincère admirateur de l’univers mythique créé par Edgar P. Jacobs en 1946 dans Le Journal de Tintin, de s’emparer des deux héros britanniques. Les réticences de Schuiten ont été vaincues lorsque le journaliste Daniel Couvreur lui a montré des notes de Jacobs indiquant que celui-ci envisageait de mettre en scène le Palais de Justice de Bruxelles dans l’une de ses histoires. Ce fut la "petite étincelle", comme Jacobs qualifiait l'idée qui sert de point de départ à un album.

 

Le pharaonique monument (26 000 m² !), conçu par l’architecte Joseph Poelaert et construit entre 1866 et 1883 est justement un grand sujet d’inspiration pour François Schuiten qui a même co-créé la Fondation Joseph  Poelaert pour sa préservation. Mélange insolite de divers styles architecturaux, en lien notamment avec l’Égypte antique, le bâtiment apparaissait déjà sous le nom de Palais des Trois Pouvoirs dans la ville de Brüsel, l’une des fascinantes Cités Obscures imaginées en bande dessinée par Schuiten et son ami scénariste Benoît Peeters (14 albums parus depuis 1982). Mal entretenu depuis cinquante ans, il est aujourd’hui en péril.

"J’ai la chance d’être mon seul metteur en scène d’opéra de papier", disait Jacobs qui fut d’abord chanteur lyrique. Cette fois, c’est un quatuor lié par l’amitié qui s’est formé autour du Dernier Pharaon. François Schuiten connaît Jaco Van Dormael (Le Huitième jour, Mr. Nobody, Le Tout Nouveau Testament…) depuis quarante ans. Ce dernier a proposé de travailler sur le scénario en compagnie de Thomas Gunzig, les deux hommes ont déjà plusieurs collaborations à leur actif. François Schuiten n’avait jamais délégué la couleur sur un album. Il a choisi Laurent Durieux avec lequel il avait déjà dialogué dans une exposition en 2016 à la galerie Barbier & Mathon (Paris, IXe). Les quatre auteurs ont ensuite mené le projet ensemble, faisant avancer conjointement histoire et dessin lors de leurs rencontres. "Quand la main de François commençait à bouger et à dessiner, se souvient Jaco Van Dormael, nous savions que l’idée était bonne !"

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Avec l’aval de leur éditeur, les scénaristes ont choisi de sortir des années 50 servant ordinairement de cadre aux aventures de Blake et Mortimer. Le Dernier Pharaon nous emmène dans les années 80 à Bruxelles où le Palais de justice émet un mystérieux rayonnement "semblable à un vent solaire, un bombardement d’électrons". Il empêche les appareils électriques et moteurs de fonctionner et provoque aussi de terrifiants cauchemars chez ceux qui l’approchent, comme le Professeur Mortimer, physicien appelé à intervenir.

L’armée évacue la ville. Le Palais de justice est placé dans une grande cage de Faraday qui limite son rayonnement mais dans Bruxelles à l’abandon, les radiations reprennent et menacent le monde d’un black-out total. Mortimer et le colonel Blake, vieillis, reprennent du service pour tenter de venir à bout du phénomène qui menace le monde moderne.

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Ce n’était pas une intention de départ, mais l’histoire prend sa source dans le tome 2 du Mystère de la Grande Pyramide d’Edgar P. Jacobs (1955). Schuiten redessine en ouverture quelques cases de la fin de l’album de Jacobs, lorsque Blake et Mortimer se réveillent après que le Cheik Abdel Razek a effacé de leur mémoire le souvenir de la Chambre d’Horus, dans la Grande Pyramide. C’est le Palais de Justice qui fait le lien entre les deux histoires. Réinterprétant certaines caractéristiques du monument, les auteurs parviennent à construire une histoire qui respecte l’univers originel, tout en l’amenant sur le terrain des préoccupations de notre temps.

Point de colonel Olrik, l’ennemi légendaire de Blake et Mortimer dans cet album ! Si le tandem anglais se reforme encore une fois pour sauver le monde, l’ennemi à combattre est désormais tout autre. La technologie n’est-elle pas devenue une toute puissance aliénante pour nos sociétés ? Dans Bruxelles presque déserte, où la nature reprend ses droits, des modes de vie alternatifs seraient-ils possibles ? Cheminant dans la ville, Philip Mortimer va de découverte en découverte. Ces thématiques très contemporaines traversaient déjà l’œuvre de Thomas Gunzig dont les romans pointent les dérives de notre monde moderne. La question de la mémoire (conservation, transmission…), un sujet cher à François Schuiten, est également posée.

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Graphiquement, dans Le Dernier Pharaon, Schuiten fait du Schuiten. Il n’a jamais été question d’imiter la ligne claire de Jacobs sur cet album. Dessin réaliste hachuré, sens du détail architectural, monstre marin typiquement julesvernien, il ne déroge pas à son style. Côté couleur, Laurent Durieux travaille dans l’esprit de Jacobs qui expliquait en 1983 (entretien publié dans Spot BD, 1987) : "je trouve qu’une couleur donne une impression puisque c’est une question de vibration…".

Il s’agit davantage d’utiliser la couleur pour produire un effet sur le lecteur que dans le cadre d’une recherche esthétique ou réaliste. Tout en préservant le trait de François Schuiten, Laurent Durieux excelle à créer des atmosphères. La couleur, qui devient parfois aussi dessin, s’ajoute aux autres "outils" de narration. Le résultat, très réussi, est assez inhabituel en bande dessinée.

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Question héritage, c’est surtout dans la démarche du créateur que les quatre auteurs ont souhaité s’inscrire. Comme lui, ils se sont beaucoup documentés pour donner des éléments de véracité au récit. François Schuiten a travaillé près de quatre ans sur ce livre ! Contrairement à Jacobs qui n’avait pu faire le voyage en Égypte, il s’est rendu sur le plateau de Gizeh dans le cadre d’une expédition pluridisciplinaire qui a nourri son travail.

La mission Scan Pyramids Project (2015-2016) initiée par la Faculté des Ingénieurs de l’Université du Caire et l’Institut français HIP (Heritage, Innovation, Preservation), emploie des technologies innovantes et non invasives pour sonder la grande pyramide de Kheops qui n’a pas délivré tous ses secrets. Il se pourrait bien que l’hypothèse de Jacobs, sur l’existence d’une chambre encore inconnue, ne soit pas si extravagante qu’on a bien voulu le dire à son époque !

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Si "l’objet" Dernier Pharaon ne ressemble pas à un album d’Edgar P. Jacobs traditionnel, il en a pourtant conservé l’esprit et les ingrédients : science, archéologie, aventure… un hommage fidèle au créateur, et à la ville de Bruxelles qui joue un rôle clé dans l’histoire. Les auteurs ne se sont pas sentis bridés par cet univers qui n’était pas le leur. Pour Jaco Van Dormael, quelle opportunité au contraire de pouvoir faire vivre des héros que l’on aime depuis l’enfance !

François Schuiten confirme qu’après cette nouvelle expérience longue et exigeante, il n’envisage plus de se lancer dans un projet de bande dessinée. Il faut dire qu’il a bien d’autres cordes à son arc, la scénographie notamment (Cf. Maison de Jules Verne à Amiens en 2006). Pourquoi ajouter encore des livres à ceux, déjà (trop) nombreux, qui paraissent chaque année ? Le Dernier Pharaon, qui invite au contraire à une forme de décroissance, pourrait mettre un point final cohérent à une immense carrière au service du 9e art.

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L'exposition dédiée au Dernier Pharon dans le cadres des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens est visible tous les week-ends du mois de juin 2019 à la Halle Freyssinet.
L'exposition Scientifiction, Blake et Mortimer se déroulera au musée des Arts et Métiers à Paris du 26 juin 2019 au 5 janvier 2020.
Merci à Emmanuel Dumont pour ses photographies.
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Tag(s) : #Animation de débats et rencontres

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