Festival du Livre de Paris 2025 : morceaux choisis
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Le Festival du Livre de Paris organisé par Paris Livres Événements, filiale du Syndicat national de l'édition, s'est déroulé au Grand Palais du 11 au 13 avril 2025. Un retour aux sources pour la manifestation qui a vu le jour en 1981 sous le nom "Salon du Livre de Paris" précisément au Grand Palais, avant de déménager au Parc des expositions de la Porte de Versailles. Le Royaume du Maroc était l'invité d'honneur de cette édition qui a rassemblé 114 000 visiteurs (dont 43 % de moins de 25 ans), sous les coupoles du monument inauguré pour l’exposition universelle de 1900 et magnifiquement restauré aujourd'hui.
Le festival a accueilli 1200 auteurs, 450 maisons d’édition (La Contre allée et Les Venterniers pour la région Hauts-de-France), 11 scènes dont la programmation était assurée par Adélaïde Fabre (Fiction & poésie), Cédric Duroux (Non fiction & poésie), Sophie Van der Linden (jeunesse), Romain Brethes (Bande dessinée & pop culture), Marion Escudé (Young adult), sous la coordination de Julienne Ribes.
La dimension festivalière était nettement plus développée cette année avec des projections cinématographiques, du spectacle vivant, des expositions et performances, le cabaret littéraire Extra ! en partenariat avec le Centre Pompidou... Une manière le plus souvent bienvenue, de faire dialoguer la littératures avec les autres arts. L'édition 2026 aura lieu les 17, 18 et 19 avril.
« Convoquer la lumière ». Échange entre Mathias Malzieu (L’homme qui écoutait battre le cœur des chats - Albin Michel) et Laurence Tardieu (Vers la joie - Robert Laffont) animé par Sarah Polacci le 12 avril 2025.
Mathias Malzieu : « J’avais envie d’écrire sur cette situation de fausse-couche qui a failli coûter la vie à ma femme, pour la mettre à distance respectable et laisser passer la joie. A partir du moment où j’ai commencé à m’amuser et à retrouver le goût de l’écriture, un équilibre s’est produit entre la légèreté, le merveilleux et le grave. Et j’ai pu mieux dire le grave. C’est en prenant le masque commedia dell'arte du chat, que j’ai été plus juste, plus vrai, plus profond. […] Quand on écrit, on dédouble son temps de vie. On ne répare pas le réel mais il y a quelque chose que l’on rattrape. C’est extraordinairement joyeux et quand on y arrive, on reprend un peu le contrôle sur ce temps qui nous a échappé. […] J’ai découvert assez tard que les livres étaient des tickets de voyage extraordinaires pour d’autres mondes, d’autres temporalités. La plupart du temps j’ai un livre dans les poches et même quand je ne le lis pas, il me fait du bien. »
Laurence Tardieu : « Pendant la leucémie de mon fils, nous sommes restés près de six mois enfermés à l’hôpital en bulle stérile. La seule chose qui comptait était qu’Adam survive. Le livre s’ouvre sur ce moment où lui et moi sortons de l’hôpital, en août 2020. Il fait un temps éblouissant, la lumière est magnifique. Je pensais naïvement qu’après toutes ces semaines insensées, la vie allait reprendre. Mais je me suis aperçu que la vie ne reprendrait jamais là où on l’avait laissée. J’ai écrit ce livre pour essayer de comprendre où j’ai été déposée. […] Ce que j’ai compris avant tout c’est que la vie ne tient à rien et que la mort est à un souffle de nous. C’est savoir cela qui renverse le rapport au temps, le rapport à l’espace. Quand tout cela se transforme, qu’est-ce que vous en faites ? Comment allez-vous cheminer vers la joie en connaissance de cause désormais ? »
« Les chemins de la création ». Échange entre Albin de la Simone (Mes battements - Actes Sud) et La Grande Sophie (Tous les jours, Suzanne - Phébus) animé par Sarah Polacci le 12 avril 2025.
La Grande Sophie : « J’écris mes chansons depuis l’âge de 12 ans, j’ai toujours voulu être chanteuse. Je joue de la guitare, je compose toutes mes chansons et je fais des musiques pour la télévision. Je fais beaucoup de scène, et en ce moment je suis sur les routes avec le spectacle tiré du livre : Tous les jours, Suzanne, qui est un peu ma comédie musicale à moi. […] C’est un livre qui raconte mon parcours depuis l’enfance. J’écris des lettres à Suzanne, personnage d’une de mes chansons sur l’album La place du fantôme. La première fois que je lui ai écrit c’était par nécessité, j’ai eu besoin de trouver une confidente. Ces dernières années, j’ai eu besoin de reprendre le contact avec elle par rapport à la société que je trouvais assez ingrate avec les femmes de mon âge dans le milieu du spectacle. […] C’est assez libérateur l’écriture. J’aurais pu écrire un journal de bord mais j’avais besoin de m’adresser à une femme plus mûre, qui pouvait me comprendre. »
Albin de La Simone : « Moi je n’ai jamais voulu être chanteur, je voulais être pianiste de jazz. J’ai écrit ma première chanson vers l’âge de 30 ans. J’ai sorti 8 albums depuis, j’y ai pris goût ! Je travaille aussi pour d’autres chanteurs, ce qui m’a amené il y a 33 ans à rencontrer Sophie au Studio des Variétés. Je viens de sortir un livre, Mes battements, où je regarde dans le rétroviseur, mon enfance picarde. C’est un recueil de dessins et de textes. […] J’ai commencé à écrire en tournée il y a 8 ans. J’ai compris que j’avais le dessin et l’écriture de prose beaucoup plus légers que l’écriture de chansons qui me hante, je ne pense qu’à cela, c’est très lourd. […] J’ai pris du plaisir à raconter des petites choses du quotidien et à les publier sur Instagram. Quand on a commencé à parler d’un livre avec mon éditrice Sonia Deschamps, j’ai eu besoin de raconter les fondements et d’aller rechercher des souvenirs. »
« Mon père, ce héros ? ». Échange entre Antoine de Caunes & Xavier Coste (Il déserte - Dargaud) et Anne Goscinny (Mille façons d’aimer - Grasset) animé par Anne-Marie Revol le 12 avril 2025.
Anne Goscinny : « Raphaël pour mon plus grand bonheur a heureusement existé, il était effectivement mon âme sœur et il est mort quand on avait 25 ans. Aujourd’hui je suis riche de ce que l’on a été et pauvre de son absence mais trente ans ont passé. […] Je fais partie des écrivains qui se soignent pour écrire mais qui n’écrivent pas pour se soigner. Il y a une grande différence. Il faut d’abord que le deuil soit consommé et après, la place peut être faite à la littérature. Je ne peux pas fonctionner dans le sens contraire. Je ne peux pas mêler mes larmes à la littérature. Une fois que mon chagrin a été cuvé, j’ai pu le mettre en mots et en faire une histoire qui est loin d’être sinistre. C’est une histoire de souvenirs et d’enfance. »
Antoine de Caunes : « En 1962, mon père s’est exilé sur une île déserte pour faire une expérience de naufragé volontaire qui a tourné court. Il devait rester un an sur son île mais il a tenu quatre mois. Les conditions de survie étaient tellement rudes que ça a fini par capoter. Cette histoire, je la connaissais, elle faisait partie du roman familial. C’était quelqu’un de bavard en public mais il était très taiseux quand il s’agissait de parler de ses émotions. Je ne savais pas ce qu’il avait éprouvé seul, loin de chez lui. J’ai fini par le découvrir en lisant le journal qu’il avait tenu sur l’île et qui est très différent de la version officielle. Quand cette idée de bande dessinée est arrivée, j’ai découvert ce texte et tout s’est mis en place : à la fois l’histoire privée, l’histoire telle qu’elle a été racontée, le point de vue du môme que j’étais à huit ans quand il est parti, et le point de vue du vieillard que je suis devenu. »
Xavier Coste : « Ce qui m’a tout de suite séduit avec ce projet c’est qu’il a été fait avec un naturel assez déconcertant. Antoine est un grand lecteur de bande dessinée et il a été approché par les éditions Dargaud mais il n’avait pas forcément le sujet. C’est au cours d’une discussion qu’il s’est souvenu de cette histoire. Ça coïncidait avec le moment où je tournais autour du thème de la robinsonnade. Ce sont des histoires assez riches, il n’y a pas de notion de temps. Tout seul sur une île, ça remet les hommes à leur place, c’est quelque chose d’assez touchant. L’histoire m’aurait intéressé même si ça avait été M. Michu mais c’était le père d’Antoine donc tout était fabuleux. »
« La comédie humaine ». Échange entre Karine Tuil (La guerre par d’autres moyens - Gallimard) et Cristian Fulaș (La pire espèce - La Peuplade. Traduit du roumain par F. et J.-L. Courriol) animé par Régis Pénalva le 13 avril 2025
Karine Tuil : « Il me semblait qu’il y avait beaucoup de films, de livres sur l’exercice de l’État, mais rien sur l’après-pouvoir. Dans les mémoires d’hommes politiques, je ne trouvais rien sur le vide, l’ennui, le vertige existentiel, en fait la réalité intime de ces hommes. Ce livre est né d’un hasard. A l’époque je travaillais sur un projet sur la justice. J’ai rencontré d’anciens présidents de la République et les premières pages du livre sont nées d’un surgissement. C’est vraiment mystérieux l’écriture ; cela dit beaucoup de l’énigme qu’est le processus lui-même. Le personnage de Dan Lehman s’est imposé à moi et d’emblée se dessinait cette question du vide. Qu’est-ce qu’on en fait quand on a été au centre des choses ? »
Cristian Fulaș : « En Roumanie, le communisme est tombé il y a 36 ans. Les choses ont changé, mais pas tant. Nous sommes dans une sorte de « transition » qui ne va jamais finir. La vie politique roumaine est complètement folle. On a l’impression que rien ne change, en termes de pouvoir. Quelques milliers de personnes qui s’échangent le pouvoir et qui passent d’un parti à l’autre. [..] Je suis convaincu qu’il est presque impossible de gagner cette guerre politique, de l’Est contre l’Ouest. Nous allons avoir une situation presque incroyable avec la Roumanie, dans l’espace Schengen, dans l’Union européenne, avec l’influence russe. Nous allons avoir une sorte d’Europe combinée avec cette influence russe. Avec la Hongrie complètement perdue, la Yougoslavie presque perdue, la Pologne qui ne sait pas quoi faire, et avec nous et la Moldavie où c’est très compliqué. »
« De l’art plein les yeux ». Échange entre Thomas Schlesser (Les yeux de Mona - Albin Michel) et Luz (Deux filles nues - Albin Michel) animé par Pascal Schouwey le 13 avril 2025.
Luz : « En 1992, je venais d’arriver à Charlie Hebdo. Avec le psy que je voyais, on discutait d’art et en particulier d’art expressionniste allemand. Il m’a fait comprendre que j’avais un cousinage à la fois artistique et politique avec ces artistes, notamment George Grosz qui faisait de la peinture et du dessin de presse. Ils essayaient de décortiquer le monde, ce qui était le but de ma présence à Charlie. J’avais une vingtaine d’années et l’envie d’essayer de comprendre le monde qui m’entourait. Et tout d’un coup, je n’étais plus seul. […] Je souhaitais parler de l’exposition « Art dégénéré » de 1937 à Munich. Les nazis avaient décidé d’exposer l’art qu’il ne fallait pas faire. J’ai trouvé cette toile à hauteur d’enfant : Zwei Mädchenakte (Deux demi-filles nues, 1919) d’Otto Mueller. Je me suis dit que j’allais parler non pas de l’histoire de l’enfant qui va dans l’exposition, mais de l’histoire de cette toile regardée par l’enfant. Quel était son parcours ? »
Thomas Schlesser : « L’histoire de l’art fondamentalement est une histoire d’objets, une histoire matérielle avec des objets que l’on croit toujours hors du temps, dont on pense qu’ils sont ici pour l’éternité mais qui en fait sont des objets fragiles. Il faut toujours revenir à cette idée simple de la chance que nous avons d’être encore en présence de ces merveilleuses petites choses produites par l’humanité. Le retournement est virtuose dans la bande dessinée de Luz. L’idée selon laquelle les œuvres nous regarderaient, ça a quelque chose de charmant et de poétique, mais je crois aussi, quelque chose de très profond. »
« La littérature : une promesse ? ». Échange entre Camille Laurens (Ta promesse - Gallimard) et Juan Gabriel Vásquez (La traduction du monde - Le Seuil) animé Alice Develey le 13 avril 2025.
Camille Laurens : « La notion d’autofiction est absolument passionnante. Elle a connu son plein essor dans les années 90-2000. La définition que je préfère de Serge Doubrosky pour l’autofiction c’est : « un récit dont la matière est entièrement autobiographique, la manière entièrement fictionnelle ». C’est faire de soi-même un personnage. On est quand même au pays de Montaigne et j’ai un peu de mal avec cet acharnement à vouloir que l’imagination soit une qualité supérieure de l’écrivain. Je n’ai jamais compris pourquoi. Cela fait quelques siècles que l’on a des exemples fameux dans la littérature française. Se connaître soi-même, pour mieux connaître les autres, cela fait partie de la philosophie antique, et cela me semble une bonne idée. »
Juan Gabriel Vásquez : « Il ne faut pas oublier que dans son origine latine, le mot Fingere, associé à la fiction voulait dire « modeler », donner forme à quelque chose qui existe déjà. […] La littérature de ma tradition latino-américaine a passé sa vie à mener une sorte de révolte contre les narrateurs qui essaient de nous raconter à notre place : dictatures militaires, religions, colonialisme… Je comprends très bien l’anxiété qui mène à la conversation sur l’appropriation culturelle. […] Mais la littérature est autre chose. Les arts sont indispensables, et en particulier l’art du roman. Il nous entraîne vers les vies d’autrui, nous apprend la curiosité par les vies qui ne sont pas comme la nôtre, et cela mène directement à des mots un peu surutilisés maintenant comme « tolérance », « empathie » mais qui font partie d’une certaine manière de comprendre la société. »
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