Festival du Livre de Paris 2026 : morceaux choisis
24 avr. 2026
Organisé par la S.A. Paris Livres Événements, filiale du Syndicat national de l’édition présidé par Vincent Montagne, le Festival du Livre de Paris - qui a renoué en 2025 avec le Grand Palais où il est né en 1981 comme Salon du livre - s’est déroulé du 17 au 19 avril 2026 sur la thématique du voyage, en présence de 1800 auteurs.
Il enregistre une hausse de sa fréquentation avec la venue de 121 000 visiteurs dont près de la moitié avaient moins de 25 ans (43 % en 2025 sur un total de 114 000 visiteurs). L’ UNESCO, la Géorgie et Abu Dhabi étaient les invités spéciaux de cette édition qui a choisi de mettre en avant le 9e art, secoué en janvier dernier par l’annulation du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.
Tous les genres sont évidemment représentés sur le festival mais le succès de la romance ne se dément pas, si l’on en juge par les longues files d’attente pour obtenir une dédicace sur les balcons du Grand Palais. La dernière étude « Les jeunes Français et la lecture », rendue publique le 14 avril par le CNL, a souligné l’ampleur du phénomène. Le succès des tables rondes proposées sur les douze scènes du festival ne s’est pas non plus démenti : la plupart affichaient complet.
Parmi les 450 maisons d’édition présentes, Les Venterniers et La Contre Allée représentaient les Hauts-de-France, qui ne bénéficient plus de stand commun depuis le déménagement de la Porte de Versailles au Grand Palais Éphémère. Pendant le festival, l’inquiétude était palpable chez de nombreux acteurs, alors que les éditions Grasset (propriété du groupe Hachette détenu par Vincent Bolloré), sont en pleine tempête depuis l’éviction d’Olivier Nora. Dans ce climat tendu, l’édition indépendante a des arguments à faire valoir et ne s’en prive pas ! (Le 9 mai #jelisindependant).
« Les bienfaits de la lecture sur le cerveau ». Échange entre la neuropsychologue Sylvie Chokron et l’écrivain Gaspard Koenig, animé par Ali Rebeihi le 18 avri.
Sylvie Chokron : « J'ai employé le terme de « symphonie neuronale » pour dire que la lecture stimule la quasi-totalité de notre cerveau. Si aujourd'hui, on dit que la lecture peut sauver notre cerveau, malmené dans notre mode de vie actuel, c'est parce qu’elle va stimuler non seulement la conception visuelle, l'attention, la mémoire, le langage, mais aussi les émotions, le jugement critique. […] La lecture nécessite l'attention soutenue et c'est en cela qu’elle est importante pour notre cerveau, parce qu'il n'y a plus beaucoup de tâches que l'on peut faire en étant totalement concentrés. […] Dès qu'il y a une nouveauté, une surprise, des régions dans notre cerveau vont activer le circuit de la récompense et vous pousser à aller regarder. Quand vous lisez, même si votre téléphone est posé, qu'il n'est pas allumé, qu'il n'y a pas eu de notification, vous ne lisez pas de la même manière que s'il était posé beaucoup plus loin. Que vous le vouliez ou non, il attire votre attention. […] La lecture et même la lecture accompagnée avec un adulte, va favoriser le développement cognitif du bébé, et tout au long de la vie, protéger le cerveau du déclin cognitif. »
Gaspard Koenig : « Le cerveau fait l'objet d'une attaque quasiment politique. On est en train de détruire, peut-être de manière assez consciente d’ailleurs, le cerveau des individus par des mécanismes dont nous n'avons pas à avoir honte. C'est normal d'être constamment perturbé. On a tous le même cerveau. Montaigne raconte dans ses Essais, qu'il en a assez de discuter avec des gens qui détournent leur attention à chaque fois qu'on leur apporte une lettre à décacheter. Il dit que c'est vraiment très impoli et blâme notre « passion avide et gourmande de nouvelles » ! […] C'est aussi une question politique. Nos démocraties sont liées à la lecture. Le suffrage universel a été accordé à des moments où l'éducation publique devenait universelle et où tout le monde devait pouvoir lire pour se constituer un esprit critique. Si on commence à casser les cerveaux comme on est en train de le faire, c'est aussi un projet politique qui va vider de sens la démocratie, et qui va créer - je ne dis pas qu'il n'y aura plus de culture - une scission en fait, une injustice cognitive dans la population. Ce qui va éliminer la démocratie de notre société. »
« Liberté - visas pour un monde ouvert ». Rencontre avec Olivier Adam, Katerina Apostolopoulou et Louis-Philippe Dalembert animée par Ariane Lefauconnier le 19 avril, au sujet de l’anthologie du même nom publiée aux éditions Bruno Doucey.
Olivier Adam : « Que ce soit la poésie ou le roman, j'ai l'impression que ça joue deux rôles possibles qui sont essentiels aujourd'hui. Il y en a un qui est celui de la rectification. C'est quelque chose qui m'obsède beaucoup. Justement, dans cette langue commune, médiatique, politique, déshumanisante, à l'emporte-pièce, on parle très mal des choses. Et comme on parle très mal des choses, on les pense très mal collectivement. On en parle avec brutalité, avec un manque de nuance et de profondeur hallucinants. On en parle avec une volonté de cliver, de réduire, beaucoup de réduire les gens, de les mettre dans des cases, de les rabougrir sur leur soi-disant identité, sur une forme d'assignation. Et je pense qu'à cet endroit-là, se jouent deux choses : c'est essayer, d'une manière très modeste et peut-être inutile, mais essayer de dire mieux ce qu'est notre expérience commune de vivre, à la fois isolément et ensemble. Moi, je ne reconnais pas le monde dans lequel je vis quand j'écoute la radio, je regarde la télé ou que j'entends parler les politiques actuels, dans ce niveau de violence verbale. Et donc je pense que dire comment c'est pour de vrai, comment c'est la vie, comment c'est l'amour, comment c'est le travail, comment c'est la vie en société, comment c'est la filiation, la parentalité, comment c'est vraiment la guerre, comment c'est vraiment la brutalité économique, comment c'est vraiment l'ultralibéralisme, comment c'est le rejet… comment c'est vraiment ! Et l'autre mouvement mais c'est connexe, c'est que je pense qu'on écrit et qu'on lit pour se sortir de soi, se réinventer, s'enrichir et se désassigner. J'ai vraiment l'impression que quand on est poète ou romancier, on n'appartient plus à aucun endroit, à aucun parti, à aucune origine, à aucune classe sociale. Et je pense que quand on lit aussi, on se désassigne et on s'augmente de l'expérience des autres, de l'empathie dont on fait un usage très concret, en se mettant à la place des autres, en se glissant dans le cerveau d'un autre, en voyant le monde avec d'autres yeux que les siens. Parce que voilà, notre boîte crânienne, c'est tout petit, notre angle de vision, il est minuscule. Et je ne vois pas comment on peut faire société en se contentant de ce qu'on croit penser, de ce qu'on croit ressentir, de ce qu'on croit voir. Je crois qu'on a besoin de chausser d'autres cerveaux, d'autres yeux, d'autres pensées, parfois pour voir contre soi-même, pour penser contre soi-même, parfois pour complexifier, approfondir des intuitions qu'on a par rapport au monde et aux autres, et les nourrir. Je pense qu'il y a encore cet endroit-là où on peut travailler. Maintenant, évidemment, on le voit tous les jours, l'endroit, l'espace qui est réservé à cette littérature-là, parce que je n'ai pas envie de faire des cases entre poésie, romans et récits, il se réduit drastiquement tout le temps. Donc cette parole-là, elle a toujours été minoritaire, mais elle devient de plus en plus « cornerisée », pour reprendre un anglicisme inélégant. »
Katerina Apostolopoulou : « Moi je suis complètement d'accord avec tout ce que tu dis, même si ça fait très mal de l'entendre à nouveau, tout ça, tout ce qui nous entoure et comment on est cerné de partout. Après, tout en étant d'accord, moi il y a un endroit aussi où quand je me plonge dans l'art, que ce soit l'écriture ou la musique ou la poésie, je cherche à savoir avec une plus grande certitude à quoi je n'appartiens pas. C'est-à-dire m'agrandir, m'étendre et me laisser influencer par ce qu'intuitivement, je considère juste beau, vers lequel je vais tendre. Et c'est aussi un abri pour me protéger justement de tous ces langages informationnels qui nous bombardent, des choses face auxquelles on est impuissant, pratiquement dans la vie. La poésie devient un abri et devient aussi un nouveau champ des batailles et un endroit à travers lequel on envoie ce qu'on peut comme force, comme énergie vitale, comme élan, pour se donner le courage et pour inspirer, et pour vivre ensemble quelque chose de commun. En fait, pour moi, ce qui a été une révélation à travers la poésie qui était jusqu'au moment de la publication une passion solitaire, c'est à quel point elle nous réunit, elle nous rassemble, elle nous dévoile qu'on se ressemble énormément, qu'on souffre pareil et que dans ce monde et cette langue qu'on utilise tous les jours, cette langue qu'on brutalise tous les jours, on peut se garder des moments où on prend soin de notre langue, où on assemble comme les enfants cherchent les couleurs, nous on cherche les mots avec la même naïveté et le même sérieux et le même engagement. Je trouve que la poésie nous sauve et au moment des crises, encore plus. Si on en a besoin, c'est maintenant. C'est surtout maintenant, et quand je pense à l'histoire de la Grèce, où la poésie a toujours joué un rôle très important, où elle joue toujours un rôle très important, où les enfants chantent les poèmes grecs sans savoir qu'il s'agit de poèmes, mais on les chante à la fin des repas… La poésie nous a toujours sauvés, elle nous a maintenus ensemble, elle s'est léguée d'une génération à l'autre. Elle a toujours su trouver l'endroit qui nous touche pour nous donner à nouveau l'élan de continuer, de nous en sortir. En fait, il faut qu'on produise des choses qui nous rendent un peu fiers d'être humains. »
Louis‑Philippe Dalembert : « Tout dépend d'où l'on parle, en fait, je crois. Par exemple, moi qui suis originaire d'Haïti, au départ, je sais que la poésie occupe et joue un rôle important. C'est-à-dire que tout à l'heure, quand je parlais de poésie, d'écriture de l'urgence, on est toujours dans cette urgence-là, donc il faut dire les choses et on a une longue tradition dans le cas d'Haïti, de poésie engagée. Et je prends même par exemple un pays comme les États-Unis, où quand les gens ont besoin de dire quelque chose, il y a toutes ces traditions qu'on appelle les Contests. Si on prend quelqu'un comme Bob Dylan ou tant d'autres, il y a toujours ces moments où il faut dire les choses et ça passe par là, ça passe par la littérature. Je me rappelle les quelques festivals de poésie auxquels j'ai participé en Colombie, par exemple, à Medellín, il va y avoir dans l'amphithéâtre 4 000 personnes qui écoutent de la poésie. Au Nicaragua, c'est pareil. Donc, il y a une littérature qui sert à quelque chose. Et même quand on revient ici, quand on prend le rap. Ou bien le slam, par exemple. Et bien, c'est aussi une forme de littérature ou d'écriture de l'urgence. Ça vaut ce que ça vaut mais c'est comme dans toutes les formes d'écriture, ça vaut toujours ce que ça vaut bien sûr, mais ça reste une écriture de l'urgence. Une écriture où on devient citoyenne ou citoyen, on devient quelqu'un qui est au monde. Donc je parle de ce lieu-là, je parle de ce présent-là, il y a un moment où je ne peux pas faire abstraction, je suis obligé de passer par là. »