Lucie Baratte, conteuse du Roman de Ronce et d’Épine
13 avr. 2026Lucie Baratte était de passage le 13 mars 2026 à Amiens, sa ville d’origine, pour dédicacer ses romans à la librairie du Labyrinthe. Le dernier paru, Roman de Ronce et d’Épine (Éditions du Typhon, 2024), est un conte fantastique qui s’attache au destin de deux jumelles « premières-nées du chevalier et de sa dame, nobles jouvenceaux fraîchement mariés, déjà sommés de procréer ». Ronce est blonde et ressemble à Blanche, sa mère. Épine a les cheveux bruns et la vigueur du seigneur, son père. Elles grandissent dans un château, « retranchées derrière la plus épaisse forêt qui ait jamais existé ». Manants et paysans « murmurent que cette forêt est maudite, que quiconque en verra le cœur sera avalé par le diable. »
Organisée en chapitres qui commencent toujours par une évocation de la saison en cours, l’histoire nous fait traverser le temps, de l’enfance des deux sœurs à leur vie de jeunes femmes. Des années marquées par le deuil de leurs frères, « ces nouveau-nés, décédés prématurément, les uns après les autres, sans explication, et dont personne ne prononce jamais les noms. » Leur mère Blanche, « ombre pâle », « silhouette vaporeuse » à peine présente à ses deux filles, est hantée par le souvenir de ces garçons mort-nés. Le baron, leur père, « seigneur de la forêt », se moque bien de leur éducation. Il passe le plus clair de son temps à la chasse à courre, « cette forêt est son domaine et sa fierté. Et pour cette raison, il n'accorde que peu de valeur aux rumeurs antédiluviennes qui la dépeignent comme une contrée maléfique. »
Les jumelles peuvent compter sur leur fidèle nourrice - ou commère - pour prendre soin d’elles : « Cendrine encadre l'éducation de Ronce et d'Épine avec autant de rigueur et de délicatesse qu'elle file la soie et le lin, tout en leur prodiguant l'instruction qu'exige leur rang. » Le lien qui unit les deux sœurs est profond, mais l’une et l’autre affichent très tôt des personnalités et des goûts aussi clairement opposés que ceux de leurs parents. « Ronce brode, indifférente au délitement et aux passions brumeuses. Épine ressasse, rongée par l'hiver rigoureux qui s'installe entre sa sœur et elle. Son esprit préfère s'aventurer dans les bois. »
Des phrases ciselées avec soin, un vocabulaire riche et précis, l’atmosphère sombre et mystérieuse qui recouvre peu à peu le roman : Lucie Baratte sait conter les histoires merveilleuses ! Tandis que Ronce est absorbée par sa passion pour la broderie, recluse dans le château, Épine s’enfonce dans la forêt, bravant les interdits. Chacune en lutte, à sa manière, contre le danger qui rode. On est au Moyen-Âge mais ce que l’autrice interroge résonne avec aujourd’hui : les liens familiaux, la condition féminine, le poids du corps, la maternité, les assignations à être ou à paraître, le droit à devenir qui l’on est… Elle qui revisitait déjà Barbe Bleue dans son premier roman, Le chien noir, trouve dans le conte une forme ajustée au propos. En tant que typographe et designeuse graphique, Lucie a l'habitude de manier les signes et symboles qui font sens !
L'histoire babille, et avant qu'elle ne file, avant que le jour vacille, je vais conter. Le temps de ces deux sœurs est si lointain, il n'en reste presque plus rien. Quelques bobines de fils à dérouler, une aiguille pour rapiécer la mémoire. Et je dois me mettre au travail sans attendre, je dois imiter l'araignée tapie dans l'obscurité. Je dois tisser mon canevas comme une sombre novice, un filé de soie à la fois.
/image%2F0569595%2F20260413%2Fob_9eba3a_whatsapp-image-2026-04-08-at-11-49-05.jpeg)