L'AR2L et les pratiques de lecture d'aujourd'hui
26 mai 2026L’assemblée générale de l’Agence régionale du Livre et de la Lecture des Hauts-de-France (AR2L) s’est déroulée jeudi 21 mai 2026 à la bibliothèque Saint-Corneille de Compiègne (Oise) dirigée par Julie Philippe depuis 2024. François Annycke, directeur de l’AR2L, a souhaité avec son équipe placer la question de la lecture et des pratiques des lecteurs et lectrices, au cœur de cette journée à laquelle assistent des professionnels de toute la « galaxie » du livre. Comme le rappelle son rapport d’activité 2025, « l’Agence est un lieu de coordination régionale et interrégionale. Située à la convergence des politiques du livre et de la lecture, et des besoins des professionnels, elle fait de l’interprofession son objet principal de travail. »
C’est le prisme de la jeunesse qui a été choisi pour amorcer la réflexion, avec une conférence intitulée « La lecture chez les ados, entre craintes et espoirs », proposée par Tom Lévêque, auteur avec son frère Nathan, de deux guides de référence sur la littérature ado et young adult parus en 2020 et 2025 : En quête d’un Grand Peut-Être (Éd. du Grand Peut-Être). Préfacé par Sophie Van der Linden, le plus récent est sous-titré : A-t-on encore besoin de la littérature ado ? Évidemment, la réponse est oui pour les auteurs qui défendent une « littérature de l’intensité » exigeante, avec ses codes, son écriture, ses schémas narratifs… et non simplement « un outil pour amener les jeunes à la lecture », comme certains détracteurs s’obstinent à la considérer. Il est important d’ailleurs de rappeler que les jeunes sont sensibles à la qualité de l’écriture, aux questions de forme et de style littéraires dans les ouvrages qu’ils (é)lisent.
Tom Lévêque est revenu sur la dernière étude du CNL, Les jeunes Français et la lecture rendue publique le 14 avril 2026, dont il ne partage pas le caractère alarmiste. La sempiternelle affirmation « Les jeunes ne lisent plus » lui semble éloignée d’une réalité qu’il invite à observer avec un regard moins stigmatisant pour les concernés. Force est de constater d’abord, que le niveau de lecture baisse dans l’ensemble de la population, pas seulement chez les jeunes. Le temps passé sur les écrans est certes « effrayant » mais faut-il nécessairement opposer la lecture aux écrans ? Pour les frères Lévêque, le numérique peut se révéler une porte d’entrée vers la lecture : communautés de lecteurs, ouvrages rédigés ou conseillés par des influenceurs, lecture de webtoons ou de livres audio, plateformes d’écriture en ligne type Wattpad… Les études ont souvent une vision réductrice de la relation que les jeunes entretiennent avec la lecture, dévalorisant des pratiques qui ont pourtant, tout à voir avec elle.
En ce qui concerne les genres plébiscités par les ados, la Dark Romance en particulier qui questionne et inquiète le monde du livre, Tom Lévêque suggère aux adultes d’avoir davantage confiance dans le discernement des jeunes (filles en général), et de lire les ouvrages en question pour nourrir un échange constructif sur leur contenu sans « dominer le dialogue avec une position de sachant ». Pourquoi ne pas les orienter ensuite, vers d’autres livres qui répondent à leurs aspirations ? Les guides En quête d’un Grand Peut-Être constituent une ressource précieuse en matière de titres à leur conseiller.
La table ronde « Flux, plateforme, communauté : lecteurs et lectrices au cœur de la tectonique du livre » animée par François Annycke a permis de poursuivre la réflexion sur les chemins que les professionnels du livre peuvent (doivent ?) emprunter pour inciter à la lecture, notamment les plus jeunes. Dans le domaine de la lecture publique, il faut selon Julie Philippe, partir de ce qui intéresse les gens pour les faire venir à d’autres choses. Repérée sur les réseaux sociaux, la mode du jaspage (décoration des tranches de livres), fera par exemple prochainement l’objet d’un atelier d’initiation en présence de la relieuse qui entretient les collections anciennes. L’occasion de faire découvrir aussi les trésors du fonds patrimonial des bibliothèques.
Isabelle Lambert est la directrice de Paroles, Festival de la langue française qui se déroule du Valois au Compiégnois depuis 2023. Né de la volonté d’élus de communautés de communes très différentes, il met l’accent sur la langue française orale « notre bien commun », et s’est construit autour de quatre piliers : la littérature lue, la chanson, l’humour et la valorisation des pratiques amateurs. Isabelle Lambert souligne la « porosité extrêmement importante » entre ces pratiques et la pratique professionnelle. Paroles s’organise autour de deux temporalités : un temps long d’éducation artistique et culturelle (publics scolaires, éloignés du livre, allophones…) et un temps fort qui se déroule sur plusieurs week-ends. Une trentaine d’évènements et un salon du livre étaient proposés cette année. Sans rien céder à « la beauté, à l’exigence, à l’intensité », les organisateurs de Paroles s’emploient à en faire un festival populaire, autour duquel les publics forment une communauté. En 2026, 40 % des festivaliers avaient déjà participé à l’édition 2025.
Lorsqu’ils ont ouvert la librairie-café À la ligne à Boulogne-sur-Mer en août 2024, Luc Chivet et Jihane Fkihi-Legrand avaient le projet de « se rendre utile ». « Je suis né à Boulogne-sur-Mer, précise Luc. C'est une ville dont je connais les défauts mais dont je sais surtout qu’elle a énormément de potentiel. Il y a des gens formidables à Boulogne et en plus, il y a la mer ! » La partie café se limite à quelques tables entre les étagères, mais elle est à prix libre et permet de « casser l’image élitiste de ce genre de lieu ». Les libraires tiennent à ce qu’À la ligne soit un endroit vivant et accessible à tous. Au sujet des jeunes, Luc Chivet conseille : « il faut les prendre au sérieux dans leurs demandes, rester à leur écoute. On espère toujours qu'ils vont suivre nos recommandations, avoir la curiosité d'aller plus loin mais il faut les écouter. Un ado qui entre dans ma librairie a fait l'effort de venir, c'est incroyable ! Le public adolescent est le plus difficile à capter : ça bouge beaucoup, ça réfléchit beaucoup mais c'est passionnant. C'est le meilleur public ! »
Chargée de projets au PILEn en Belgique (Partenariat Interprofessionnel du Livre et de l’Édition numérique), Marie d'Otreppe est venue présenter un travail de réflexion mené en collaboration avec l’AR2L. La Tectonique du livre est un document d’analyse sur les transformations qui sont à l’œuvre au sein de la filière et qui invitent à repenser la manière dont on l’envisage depuis des décennies. « Ce nouvel écosystème du livre qui replace le lecteur et la lectrice au centre, nous avons choisi de l'explorer en partant de trois notions : flux, plateformes, communautés. Ce sont des points à surveiller, des notions dont on peut tenir compte dans la reconfiguration de nos métiers. »
Après les échanges de la matinée et l’intervention artistique de Pauline Kalioujny, plasticienne et autrice-illustratrice d’albums venue de Normandie, l’assemblée générale de l’AR2L s’est tenue selon son format habituel : rapport moral du président Pascal Mériaux, rapport financier de la trésorière Hélène Hochart, rapport d’activité 2025 présenté par l’équipe de l’agence, et renouvellement du conseil d’administration.
Pascal Mériaux, directeur du Pôle BD Hauts-de-France, a annoncé qu’après dix années de présidence, il ne souhaitait pas se présenter pour un nouveau mandat. François Annycke, le conseil d’administration et les partenaires de l’AR2L, ont rendu hommage à son engagement et à l’énergie qu’il a déployée pour la défense et le développement de l’agence.
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