Les 30es Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens ont connu leur épilogue caniculaire les 20 et 21 juin 2026. Un week-end de clôture en présence d’une soixantaine de « nouveaux » auteurs et autrices (éventail à la main !) invités à la Halle Freyssinet qui vibrait déjà aux couleurs de la bande dessinée depuis le 6 juin.

30es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens : clôture
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Parmi les formats de rencontres proposés :  une Balade originale sur les pas de Jules Verne en compagnie de Benoît Peeters et François Schuiten, auteurs du cycle de bandes dessinées Les Cités obscures (Casterman) dont le dernier volume paru en 2023, Le Retour du capitaine Nemo, est étroitement lié au grand écrivain et à sa ville d’adoption (Lire ICI mon article sur sa présentation à Amiens). C’est naturellement devant le Nauti-poulpe que la promenade - réservée à une trentaine de chanceux munis d’un bracelet jaune – a commencé. Un commencement par la fin en quelque sorte, puisque la sculpture imaginée par François Schuiten et le sculpteur Pierre Matter, ultime hommage à Jules Verne, est installée depuis 2025 sur le parvis de la Halle Freyssinet, au cœur du quartier Gare La Vallée qui poursuit sa métamorphose.

Son emplacement qui a longtemps fait débat, est ainsi évoqué dans Le Retour du Capitaine Nemo (Casterman, 2023) : « Le Nauti-poulpe s’est approché d’une halle gigantesque. Comme si son voyage était terminé. Comme s’il allait enfin trouver sa place. » Benoît Peeters souligne leur volonté commune, au fil du temps, de relier ce monument à une mémoire, à une histoire à la fois littéraire, géographique et symbolique. « Il y a différentes façons de lire cet objet. Un enfant qui grandira ici le trouvera d’abord effrayant puis amusant. Puis il verra que cela appartient à quelque chose de plus profond. » (Lire ICI l'article sur l’inauguration du Nauti-poulpe).

Les liens étroits qui se sont tissés entre les deux auteurs et la ville de Jules Verne remontent à une quarantaine d’années, comme en témoigne l’affiche réalisée en 1986 par François Schuiten en réponse à un appel à projet lancé par la mairie. Le Capitaine Nemo y est mis en scène en contrebas de la Tour Perret et de la cathédrale, un tentacule enroulé autour de la jambe. Quelques années plus tard, Schuiten illustre Paris au XXe siècle (Hachette, le Cherche midi éditeur, 1994), un roman de Jules Verne dont le manuscrit a été retrouvé miraculeusement.

Au cours de la promenade qui les conduit devant la statue de l’écrivain puis devant le cirque qui porte son nom, les auteurs reviennent sur le parcours de Jules Verne et sur son œuvre, à la fois hybride et moderne. « Les deux œuvres du XIXe siècle les plus présentes non seulement en France mais mondialement, sont celles de Jules Verne et Alexandre Dumas, rappelle Benoît Peeters. L’une et l’autre sont pourtant à leur époque, en marge de la littérature officielle, considérées comme populaires et souvent reliées aux enfants. » Voilà qui n’est pas sans faire penser à la manière dont la bande dessinée a longtemps été perçue !

En 2005, le cirque Jules Verne devient le théâtre d’une grande exposition des dessins de François Schuiten : Voyage en Utopie : De Jules Verne aux Cités obscures. L’œuvre vernienne est multimédia. Les spectacles lui donnent, selon Benoît Peeters, une nouvelle dimension. « C’est une chose frappante de voir qu’après la mort de Jules Verne, son œuvre a continué à vivre à travers toutes ces déclinaisons, ces transformations. C’est un écrivain qui a laissé des images absolument inoubliables même quand on n’a pas lu ses romans ». 

Dernière étape de la promenade évidemment : la Maison de Jules Verne dans le quartier Henriville. Lors de sa rénovation en 2006, François Schuiten réalise la fresque murale sur le mur de la cour, et ajoute une sphère armillaire à la tour de la maison. « Il s’agissait de donner à cette tour un élément qui incarne le côté Voyages extraordinaires, se souvient-il. Et comment Jules Verne a cartographié le monde ! » La Maison de Jules Verne est à la fois un lieu de réception et un lieu de création.

Pour Benoît Peeters, « L’endroit phare de cette maison est celui où Jules Verne écrit. C’est une pièce minuscule. Son petit bureau, le lit sur lequel il s’allonge pour rêver à ses livres futurs, sont des éléments qui sont au cœur de notre album. Nous avons été très libres mais nous avons tenu aussi à être scrupuleux : tout ce qui est lié à son trajet dans la ville d’Amiens puis dans la maison, est réalisé à partir de repérages méthodiques. » Jules Verne écrit à Amiens une trentaine de romans entre 1882 et 1900 ; son rythme de travail est considérable. « Pierre-Jules Hetzel était très content qu’il s’installe à Amiens, s’amuse François Schuiten, loin des frivolités et de l’agitation parisienne. Il pouvait enfin ne plus penser qu’à travailler, ce qui est évidemment le rêve de tout éditeur ! »

30es Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens : clôture
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Autre univers à l’honneur lors du festival : celui de la bande dessinée Le Buveur d’encre (Nathan) de Steve Baker, l’adaptation du premier roman sorti chez Nathan en 1996, de la série « Draculivre » d’Éric Sanvoisin (19 tomes parus). Cet album faisait l’objet d’une savoureuse exposition jeune public à la halle (commissariat : Toinon Ledoux, Gilles Hautière, Tayrone Lacroix). Il met en scène un garçon prénommé Odilon, narrateur de l’histoire, qui a le malheur de détester les livres alors que son père est…un libraire passionné : « il adore les livres. Il les dévore. C’est un ogre. Il lit tout le temps. C’est une maladie incurable. » La seule chose qui amuse Odilon, c’est de se cacher pour observer les clients de la boutique dont il connaît les habitudes. Son quotidien bascule dans le fantastique le jour où un inconnu aux étranges manières, se glisse entre les rayonnages…

Ce sont les éditions Nathan qui ont sollicité Steve Baker pour cette adaptation. « Ils sont venus me voir parce qu’ils pensaient que mon dessin pouvait correspondre au sujet et je dois reconnaître que c’était assez bien trouvé. » Pris par son travail sur d’autres séries, Steve fait patienter l’éditeur qui le relance toujours. Mais l’enthousiasme de sa fille pour le roman qu’elle étudie en classe, l’incite à y regarder de plus près. « Tout de suite, j’ai commencé à faire des plans dans ma tête sur la manière de l’adapter et de m’approprier les personnages, raconte-t-il. J’avais de quoi en faire un album de bande dessinée avec de l'aventure, avec un peu d'horreur, avec un monstre tout à fait sympathique et avec tout l'amour du livre que je pourrais transmettre ! »  

Les belles illustrations d’origine imaginées par Martin Matje en 1996, inspirent Steve Baker qui souhaite proposer quelque chose de plus moderne, tout en conservant une filiation avec sa signature graphique. Il reprend ainsi ses couleurs (bleu, rouge, jaune) qu’il décline en teintes plus claires ou plus foncées pour arriver à une palette de neuf couleurs qui lui permettront de créer des ambiances différentes. Steve Baker réalise son crayonné à la tablette, et une fois que l’éditeur et l’auteur ont validé le travail, il imprime ses planches et les encre à la plume. La mise en couleur est numérique. Les bulles sont aussi en couleur et sans contour noir, pour être mieux intégrées au dessin.

Sur le plan narratif, il a choisi de rendre son récit plus linéaire que le roman, en insistant sur certains moments et en s’efforçant toujours de ne pas redire dans le texte ce que le dessin avait déjà raconté. Il a souhaité que son Odilon soit plus mignon et attachant que l’original, de façon à le rendre plus fragile par rapport au Buveur d’encre, gigantesque et menaçant. « On a plus de crainte pour lui, j’ai trouvé que le rapport d’échelle était intéressant », résume-t-il. Éric Sanvoisin était favorable à l’idée d’une adaptation en BD, et curieux de découvrir ce que Steve Baker, qu’il ne connaissait pas, allait faire de son roman. « Je n’ai pas été déçu, j’adore les personnages. J’ai bien aimé que Draculivre soit un peu plus inquiétant que dans mes romans. Et Odilon mon personnage fétiche, est modernisé, un peu comme un personnage de manga avec de grands yeux, et les yeux sont très importants pour moi. »

Lors de la visite commentée de son exposition, Steve Baker a rappelé ce que la lecture représentait pour lui, et l’importance que les livres ont eu dans son parcours. « J’ai grandi dans une famille où on ne lisait pas et un jour je suis tombé sur un album de bande dessinée. Je me suis dit "Waow, je veux faire ça plus tard !" J’ai commencé par la BD et ensuite je me suis orienté vers les romans et la littérature fantastique. J’ai été déçu par certains, j’en ai adoré d’autres. Clairement, je pense qu’il y a de la lecture pour tous les goûts. »

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Les Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens fêtaient cette année leur 30e édition : une occasion pour l’association On a marché sur la bulle – professionnels et bénévoles - de regarder dans le rétroviseur et de mesurer le chemin parcouru. La table ronde « Grandir avec le festival » animée par Pascal Mériaux avec Édith, Riff Reb’s, Jean-Philippe Peyraud et Régis Hautière qui furent parmi les premiers auteurs à se joindre à l’aventure, a permis de nouer le dialogue autour de ce que les festivals en général (et celui d’Amiens en particulier) ont pu leur apporter.

Chacun se souvient qu’il y avait une ambiance particulière au festival d’Amiens, dès son origine. « On a pu tout de suite rencontrer des auteurs professionnels et surtout une bande de copains bénévoles passionnés qui nous ont vraiment donné envie de continuer ce métier, témoigne Jean-Philippe Peyraud, et de revenir quand ils nous inviteraient ». Pour Édith, « il y avait d’emblée quelque chose de très valorisant dans le fait de se retrouver sur une liste d’invités choisis par des personnes intéressées voire fans de bande dessinée ». Régis Hautière en faisait partie. À l’époque il n’est pas encore scénariste de BD, mais engagé au sein de l’équipe bénévole. C’est grâce au festival qu’il rencontre les premiers dessinateurs avec lesquels il va publier.

Beaucoup de collaborations professionnelles, et même d’amitiés sont nées à Amiens. Comme celles de Jean-Philippe Peyraud avec Kokor ou Alfred. Au-delà de la rencontre avec le public, qui permet aux auteurs de se sentir moins seuls, les festivals sont en effet un endroit où les auteurs se retrouvent. Avant l’avènement d’Internet, alors qu’il n’y a pas encore d’organisations collectives, ils peuvent sortir de leur isolement et échanger sur leurs projets, les contrats d’édition ou leurs conditions de travail. Pascal Mériaux, directeur du Pôle BD Hauts-de-France et cofondateur du festival, confirme que la question de l’accueil des auteurs et de leur rémunération, a toujours été une préoccupation centrale à Amiens.

Les festivals représentent aussi pour un auteur, une opportunité remarquable de faire connaître son travail, aux lecteurs comme aux éditeurs. Régis Hautière a bénéficié de cette visibilité en tant qu’auteur débutant. Aujourd’hui, les étudiants en L3 ou master Métiers de la bande dessinée de l’UPJV, exposent aussi chaque année leurs travaux lors du festival. Fidèle parmi les fidèles, Riff Reb’s n’a pas oublié la manière dont son œuvre a été mise en valeur à Amiens et en Picardie où il s’estime plus connu que dans sa ville du Havre ! « Nombre de festivals en France, tout sympathiques qu’ils soient, tournent sur eux-mêmes, observe-t-il. À Amiens, l’énergie développée par la structure et les bénévoles, a fait que les relations se sont créées avec les bibliothèques de la Somme, avec tous les lieux culturels. La qualité, le nombre des expositions ont grimpé, le nombre d’invités aussi. Puis il y a eu les éditions de la Gouttière liées directement à On a marché sur la Bulle. Mon album La carotte aux étoiles (2010) était le deuxième album jeunesse paru. […] Si vous êtes d’Amiens ou de la région, que vous fréquentez ce salon pour la première fois ou la trentième fois, vous avez la chance d’avoir ici quelque chose qui est devenu énorme tout en réussissant à maintenir son accueil sympathique ! »

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