Paru en janvier 2023, Le temps des féminismes (Grasset) est le fruit d’un dialogue entre Michelle Perrot, et le journaliste écrivain Eduardo Castillo qui fut son élève à l’Université Jussieu (Paris-VII) dans les années 80. L’historienne, pionnière de l’histoire des femmes en France, a participé à une série d’entretiens entre le mois de juin et la fin 2021, et ce livre traduit selon elle « le questionnement d’un homme résolument féministe, qu’interroge l’évolution, voire la révolution, des rapports entre les sexes dans la société contemporaine. »

Eduardo Castillo, dont la parole n’apparaît pas dans le texte, précise dans son avant-propos : « Nous avons conçu cet ouvrage comme une brève histoire des femmes et du féminisme, conjuguée à tous les temps. C’était la meilleure façon de rendre compte des faits, des figures féminines connues et méconnues, et des combats féministes qui ont contribué à faire avancer la cause des femmes. »

Le temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo CastilloLe temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo Castillo

Née en 1928 dans un milieu bourgeois, fille unique que ses parents ont encouragée à devenir indépendante et à travailler, Michelle Perrot n’était pas féministe lorsqu’elle a choisi, après le bac, de s’orienter vers des études d’histoire. « Travailler sur les femmes, je n’y songeais même pas », admet-elle. À la Sorbonne (où l’atmosphère de l’époque est assez égalitaire), elle soutient une thèse, après son agrégation, sur Les ouvriers en grève à la fin du XIXe siècle, sous la direction d’Ernest Labrousse. C’est au livre de Simone de Beauvoir, « pionnière de la pensée féministe » et « mère de la notion de genre », Le Deuxième Sexe (Gallimard, 1949), qu’elle doit son éveil au féminisme. L’effervescence des années 70 achève de sceller son engagement.

En 1973 à Jussieu, elle lance avec ses collègues Fabienne Bock et Pauline Schmitt-Pantel un cours qui fera date : « Les femmes ont-elles une histoire ? ». Ce mouvement de réflexion se développe également dans d’autres universités. « L’histoire a été écrite par des hommes, avec un regard masculin occultant les femmes, entraînant silence et oubli. L’idée de les réintroduire dans la trame historique n’est pas seulement le fait d’une démarche féministe. C’est d’abord et surtout une revendication de vérité. »
 

Le temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo CastilloLe temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo Castillo

Michelle Perrot tient à distinguer son engagement féministe et son travail d’historienne : « Je suis historienne, et féministe. La nuance est très importante : je ne suis pas une historienne féministe, je ne sers pas de cause, même si le féminisme a joué un très grand rôle dans ma vie. Je récuse l’idée d’une histoire "au service de". » Dans Le temps des féminismes, elle évoque la domination masculine à travers les époques, le poids des religions, les domaines auxquels les femmes ont pu, au prix de très gros efforts, accéder peu à peu. « Quand il y a des traces écrites, il y a vraiment histoire. Un récit suppose une mémoire, et surtout une écriture. Or les femmes ont été pendant très longtemps en dehors de l’écriture, illiterate comme disent les Anglais, "analphabètes". S’approprier l’écriture a été un long chemin, conquérir la légitimité d’une écriture historique, un autre. »

Comme le souligne l’historienne, « les avancées vers l’égalité se sont faites par paliers. On ne peut pas se battre sur tous les fronts et au cours du temps, certaines considérations deviennent primordiales. […] De nouvelles revendications apparaissent en fonction de la situation, du désir des femmes et de l’état de la société. » D’abord l’éducation, l’instruction pour les féministes du milieu du XIXe siècle. Puis le travail, les droits politiques, et enfin le corps, surtout à partir du XXe siècle. L’évolution des sciences joue naturellement un rôle dans la façon dont se développe la pensée féministe. Il a fallu arriver au milieu du XIXe siècle pour comprendre ce qu’était l’ovulation. Pendant des millénaires, les femmes ont été gommées de l’engendrement : le créateur était le père, la femme ne faisait que porter le bébé issu de sa semence… Le droit à l’avortement a réalisé l’unité des femmes, et conféré au mouvement des années 1970-1980 une importance particulière.

Photo 1 : Manifestation, 1968 © Utopiart films. Photo 2 : Saqqez en Iran, ville natale de Mahsa Amini, octobre 2022 : © Sakis Mitrolidis/AFPPhoto 1 : Manifestation, 1968 © Utopiart films. Photo 2 : Saqqez en Iran, ville natale de Mahsa Amini, octobre 2022 : © Sakis Mitrolidis/AFP

Photo 1 : Manifestation, 1968 © Utopiart films. Photo 2 : Saqqez en Iran, ville natale de Mahsa Amini, octobre 2022 : © Sakis Mitrolidis/AFP

Du MLF influencé par le Women’s Lib américain, à la déferlante #MeToo, le hashtag repris en 2017 par Alyssa Milano (mais utilisé dès 2006 à New York par Tarana Burke dans le cadre d’un mouvement de soutien aux victimes d’agressions sexuelles à Harlem), Michelle Perrot mesure les résistances, et le chemin parcouru. En France, les familles monoparentales sont féminines à 80 %. Les femmes gagnent en moyenne moins que les hommes (toujours entre 10 et 15 % d’écart de rémunération à travail égal) et sont moins présentes dans les filières qui pourraient les mener à des situations équivalentes à celles des hommes. L’historienne explique en outre que « le modèle français est exigeant, combinant fort taux d’activité des femmes et fort taux de natalité, dans les deux cas les plus élevés en Europe. La maternité et les enfants restent un grand obstacle à l’égalité professionnelle entre hommes et femmes. »

Traversé par des figures féminines qui se sont impliquées dans la lutte pour les droits des femmes : Olympe de Gouges, George Sand, Lucie Baud, Joan Scott, Judith Butler, Françoise Héritier, Gisèle Halimi, Simone Veil…, le dialogue entre Michelle Perrot et Eduardo Castillo est fertile et passionnant. L’historienne reconnaît qu’« il n’est assurément pas facile d’être un homme aujourd’hui. Le changement des rapports entre les sexes n’est pas que l’affaire des femmes, il les concerne au premier chef. […] Aujourd’hui, ils sont descendus de leur piédestal, celui que le code civil leur avait assuré il y a deux siècles. » Elle évoque les élans de protestation contre la tyrannie, portés par des femmes à travers le monde, au péril de leur vie. Et nous rappelle qu’en démocratie non plus, « rien n’est jamais acquis, la vigilance s’impose ».

« On ne naît pas féministe, on le devient. Je revendique le féminisme comme mouvement historique et mouvement de pensée toujours actuel, qui conteste la domination masculine, cherche à établir l’égalité entre les sexes et la liberté des femmes. »

Le temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo CastilloLe temps des féminismes de Michelle Perrot avec Eduardo Castillo
Tag(s) : #Coups de coeur et curiosités

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